les amis de l’humanité
Badiou et l’hypothèse communiste
C’est une assemblée amicale qui a accueilli le philosophe Alain Badiou, auteur de l’essai à succès De quoi Sarkozy est-il le nom ? (1). La rencontre, animée par Rosa Moussaoui, journaliste à l’Humanité, en présence de 250 personnes, fut vive, passionnante. Elle a permis de dessiner les contours de nouvelles perspectives pour l’action politique aujourd’hui en France.
Réinstaller « la bataille sur les principes » au centre de la politique, tel est le coeur de la pensée d’Alain Badiou, professeur émérite à l’École normale supérieure. Mais quels principes ? Ce fut là tout l’enjeu du débat. Pour lui, il s’agit d’abord de combattre une certaine morale nauséabonde, dont le triptyque pétainiste - travail, famille, patrie - trouve actuellement une continuation appliquée du côté de l’Élysée. Les principes à affirmer, en face, sont d’une tout autre nature. Ils consistent en des « points à tenir », qu’il appartient à chacun de poser et de suivre. Alain Badiou en a rappelé quelques-uns parmi les huit proposés dans son ouvrage. L’un concerne la reconnaissance que l’ouvrier sans papiers, aujourd’hui traqué, persécuté, dans une démarche qui rappelle aussi au philosophe les sombres heures de l’histoire de France, fait partie de « notre » monde. Autrement dit, qu’il n’y a qu’un seul monde. Un autre point affirme que la science excède la technique et ne peut être marchandisée. Le « désintéressement » est le fond commun de ces points qui invitent à « une discipline » de l’engagement. Ils participent de ce que Badiou nomme une « morale provisoire », dont la nécessité se fait naturellement sentir, dans une période historique incertaine, crépusculaire, qui voit s’éteindre, à mille lieues au-dessus de l’agitation finalement pathétique du personnage sarkozyste, les dernières lueurs d’Octobre 1917.
Mais attention, souligne immédiatement Badiou, la fin de la « période des révolutions prolétariennes victorieuses », dixit Lénine, n’a rien à voir avec la fin de « l’hypothèse communiste ». Hypothèse communiste selon laquelle une « manière de vivre en commun non fondée sur la séparation » est possible. L’échec du parti-État, le stalinisme ? « C’est entre nous qu’il faut en débattre. » « Nous » ? Ce n’est pas, dans la bouche de Badiou, l’autre nom du Parti communiste. Il n’en a jamais été et s’interroge aujourd’hui, tout en marquant un net respect pour ses militants, sur son existence en tant que « subjectivité politique constituée et unifiée ». En réalité, le « nous » est plutôt à rechercher au-delà des questions strictement partisanes, sans tomber pour autant dans la croyance en une spontanéité révolutionnaire des multitudes.
À cet égard, Alain Badiou ne cache pas son amusement au sujet du parti « anticapitaliste » qu’ambitionne de construire le leader de la LCR, Olivier Besancenot. « Retirer le mot communisme et le mot révolutionnaire, cela fait beaucoup de soustraction. » Et surtout, ce n’est pas « d’anticapitalisme que l’on a besoin, mais d’affirmation de nos propres principes ». Le « nous », c’est ainsi finalement l’ensemble de ceux qui refusent de se laisser dicter leurs principes par les mouvements de l’adversaire ; de ceux qui s’inscrivent à rebours de la stratégie de la « peur de la peur » mise en oeuvre, toujours selon lui, par la candidate socialiste à l’élection présidentielle. De quoi Sarkozy est-il le nom ? D’une peur fondamentale, celle de la classe des possédants effrayés par la perspective de perdre leurs privilèges, mais aussi d’une peur développée à l’égard de cette peur première, explique Badiou dans son essai. D’où l’idée que la résistance commence par un retour au réel, c’est-à-dire à un point localisé. « Lorsqu’on reçoit un coup global, le courage qui y répond est local (…). Car la prétendue réponse globale, nous la connaissons, c’est la vieille rengaine de la "reconstruction de la gauche". Cela revient à retourner aux moeurs anciennes, à tenter de rechapper le pneu crevé des vieilles catégories parlementaires », écrit le philosophe.
Il s’est enfin expliqué, lors du débat, au sujet de cette défiance à l’égard de la démocratie parlementaire. « En réalité, je préfère parler de forme représentative de l’État, plutôt que de démocratie parlementaire. » Se départir de la tactique de politique parlementaire pour revenir aux luttes, toujours locales, et donc, aussi, limitées dans leur efficacité immédiate, telle est en tout cas la prescription du philosophe à une gauche en quête d’orientation. Soit, mais avec quel horizon ? Alain Badiou, là où d’autres penseurs marxistes théorisent, par exemple, une alliance entre ouvriers et cadres, identifie, lui, quatre forces : les ouvriers sans-papiers, la jeunesse étudiante et lycéenne, la jeunesse populaire, les salariés ordinaires. C’est l’alliance entre au moins deux de ces forces qui pourra changer la donne politique. Ensuite seulement, pourra être abordée sereinement la question du rapport de la gauche à l’État, à la représentation, au pouvoir. Pour l’heure, un premier principe : « Rejeter ses illusions et se préparer à la lutte », selon l’expression de Mao, dont la pensée, pour Alain Badiou, reste une source d’inspiration.
(1) De quoi Sarkozy est-il le nom ? d’Alain Badiou. Éditions Lignes, 158 pages, 14 euros.
Laurent Etre
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)