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Politique - Article paru le 9 janvier 2008 dans l'Humanité

Edgar Morin, ou l’usage de la « civilisation »

Utilisant le concept de « politique de civilisation », le chef de l’État tente un contre-pied idéologique et instrumentalise la pensée du sociologue.

L’expression « politique de civilisation », tonnée en mode majeur par Nicolas Sarkozy depuis ses voeux aux Français, et reformulée hier à plusieurs reprises devant la presse, a une sorte de « concepteur » contemporain : Edgar Morin. Le sociologue et philosophe publia voilà une décennie Pour une politique de civilisation (1), texte assez bref de 70 pages environ dont le but intellectuel, placé en forme de diagnostic, consistait à repenser le mot même dans son acception postindustrielle. Morin s’en expliquait de nouveau, en fin de semaine dernière, et l’on souscrira volontiers à la crudité du propos : « Je partais à l’époque du constat que si notre civilisation occidentale avait produit des bienfaits, elle avait aussi généré des maux qui sont de plus en plus importants. Par exemple, le bien-être matériel produit un mal-être moral, physique et humain. »

De ce point de départ intrusif et qui portait la contradiction au coeur même de l’évolution de notre monde marchand, Morin réinstallait la notion d’individu comme une « conquête dans la mesure où elle donne de l’autonomie et l’essence de responsabilité ». Entre-temps, le scribe du palais, Henri Guaino, est passé par là, incitant Nicolas Sarkozy à enfourcher le concept. Non seulement le président a fait sienne l’audacieuse « thématique », mais il a convié à l’Élysée son inventeur, ce lundi 7 janvier, pour en discuter de vive voix avec l’intéressé. « L’entretien a bien duré une quarantaine de minutes », confirmait hier le sociologue, se déclarant « prêt à entrer dans un débat » s’il consiste à « mettre l’homme et la femme au centre de la politique ». Sur France Info, il ajoutait : « C’est un premier pas, notamment l’idée qu’il faut faire primer la qualité sur la quantité, le mieux sur le plus. Maintenant je suis attentif, il faut voir. »

Faut-il percevoir là un changement de pied de l’auteur de cette phrase restée célèbre : « L’homme est un être culturel par nature parce qu’il est un être naturel par culture » ? Le 3 janvier dernier, dans le Monde comme dans le Parisien, Edgar Morin s’interrogeait en ces termes : « Que connaissent de mes thèses Nicolas Sarkozy et Henri Guaino ? Je ne peux exclure qu’il réoriente sa politique dans ce sens, mais il ne l’a pas montré jusqu’à présent et n’en donne aucun signe. Si sa reprise de ce thème pouvait éveiller l’intérêt, notamment de la gauche, non pour l’expression mais pour le fond, ce ne serait que souhaitable. (…) Le propre du chef de l’État, c’est qu’il parle toujours d’un ton très sincère, mais ce ton d’apparente sincérité lui permet de dire des choses auxquelles il ne croit pas… »

Posons donc la bonne question : à qui s’adresse vraiment Edgar Morin après un tel tintamarre médiatico-philosophique ? Au chef de l’État ? Ou à toute la gauche, à laquelle il reproche tant d’avoir délaissé ce terrain ? N’oublions pas que l’oeuvre de l’homme, âgé de quatre-vingt-six ans, s’articula principalement autour de sa Méthode (2) pour traiter de concepts clefs de la philosophie, l’éthique, la connaissance, le progrès, le langage ou encore l’information. En somme, quelques portes essentielles de l’idéal républicain. Comment Sarkozy pourrait-il incarner cet idéal ?

(1) Coécrit en 1997 avec Sami Naïr (actuel secrétaire national du Mouvement républicain et citoyen), réédité en 2002 (éditions Arléa).

(2) Six volumes publiés entre 1977 et 2007, aux éditions Le Seuil.

Jean-Emmanuel Ducoin

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Tag(s) : #Politique
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