« Travailler plus longtemps avec des heures moins payées »
François Fillon a fait part de son intention de remplacer la durée légale du travail par des accords de branche ou d’entreprise. Quels sont les risques pour les salariés ?
Maryse Dumas. Les risques sont une diminution du niveau auquel sont payées les heures supplémentaires, puisque le seul impact qu’a la durée légale dans l’entreprise est de déterminer à quel moment les heures de travail sont payées en heures supplémentaires et donc majorées (de 25 % pour les quatre premières heures et de 50 % de la cinquième à la huitième heure supplémentaire par semaine). Donc à partir du moment où François Fillon permet, par la loi aux entreprises, de s’exonérer de la durée légale, les salariés pourront être conduits à travailler plus longtemps mais avec des heures moins payées.
Les 35 heures sont-elles un frein pour gagner plus aujourd’hui ?
Maryse Dumas. Absolument pas. Contrairement au discours idéologique du gouvernement, ce ne sont pas les 35 heures qui sont à l’origine des problèmes de pouvoir d’achat dans notre pays ni du problème de l’emploi. Et je tiens à faire observer que les branches professionnelles dans lesquelles on travaille le plus longtemps aujourd’hui, les hôtels, cafés, restaurants, le transport routier… sont aussi celles qui offrent les plus faibles salaires.
Par contre, dans les entreprises où la réduction du temps de travail a été associée à une modification de l’organisation du travail et où les salariés se sont battus pour leurs salaires, il y a eu à la fois des horaires de travail corrects et de meilleurs salaires. Ce n’est pas l’accès aux 35 heures qui constitue la ligne de partage entre bas et hauts salaires mais l’organisation du travail, la productivité et le partage des profits entre salariés et actionnaires.
À l’instar de la direction de Continental, pensez-vous qu’un allongement du temps de travail soit un rempart durable contre les délocalisations ?
Maryse Dumas.Là encore non. Ce n’est pas en alignant le statut salarial français sur les pays les moins-disants socialement que nous affronterons les délocalisations. Si tel était le cas, quelques heures de travail en plus ne suffiraient pas, il faudrait des diminutions drastiques de salaires pour affronter les conséquences négatives de la mondialisation, Il faut investir massivement dans les qualifications, dans la recherche et le développement. Ainsi, la France sera en mesure d’affronter les défis mondiaux, en étant meilleure que les autres du point de vue des productions de pointe.
Les lois sur la réduction du temps de travail adoptées en 1997 et en 1999 étaient-elles conformes à vos espérances ? Les critiques portées actuellement sur les 35 heures vous paraissent-elles justifiées ?
Maryse Dumas. Nous avons encouragé le processus de réduction de la durée du travail des lois Aubry et nous avons critiqué le fait que celles-ci ne se soient pas suffisamment orientées en faveur du progrès social et de l’emploi et la suite nous a donné raison. Les lois Aubry ont conduit une partie des salariés à ne pas se retrouver suffisamment dans le processus de réduction de la durée du travail.
Aujourd’hui, une majorité de salariés sont satisfaits de la réduction de la durée du travail notamment lorsqu’elle a pu s’opérer par le biais des RTT. Malheureusement, une partie des salariés, notamment parmi les ouvriers qui travaillent en continu, les femmes qui travaillent à temps partiel ou dont la durée du travail est flexible, ont vu leurs conditions de travail se dégrader et leurs horaires être soumis au bon vouloir de l’employeur.
Nous pensons qu’un effort plus important aurait dû être fait pour permettre à ces salariés qui sont souvent les plus exploités, qui ont les plus bas salaires, de trouver leur compte dans la réforme. Enfin, il ne faut pas oublier que 40 % des salariés du privé n’ont jamais vu la couleur des 35 heures tout simplement parce qu’ils travaillent dans des entreprises de moins de 20 salariés. Les lois Aubry avaient prévu un délai d’application qui a été reporté au fur et à mesure jusqu’à être purement et simplement annulé par le gouvernement Raffarin et la loi Fillon du 3 janvier 2003.
Si les lois Aubry avaient été plus offensives dans le sens d’une réduction du temps de travail qui améliore vraiment les conditions de tous ne laissant aucun salarié de côté, il y aurait aujourd’hui beaucoup plus de monde pour les défendre.
Entretien réalisé par Clotilde Mathieu
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