Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Tribune libre - Article paru le 24 décembre 2007 dans l'Humanité

retour sur 2007

Lucie Aubrac Madame Conscience

14 mars . Figure de la Résistance faite femme, elle disparaît en léguant ses leçons d’engagement, au gré de ses rencontres avec les jeunes générations.

L’image reste du documentaire, Lucie Aubrac en plein coeur, rediffusé par Arte le 14 juin 2007, après le décès, le 14 mars, de Lucie. Vingt-neuf minutes. Il n’en aurait pas fallu une de plus. Message économique de ses explications. On était, au moment du tournage, en 1999. Le réalisateur, Emmanuel Laborie, avait-il eu l’intuition de clore ainsi un XXe siècle finissant (mal) ?

Lucie est assise. Droite comme il y a soixante-dix ans quand, jeune agrégée, elle enseignait l’histoire. Le cheveu est gris argent, le visage sculpté par l’âge et les épreuves. On y lit la fermeté de caractère, la tranquillité d’esprit, le défi du regard. Face à elle se trouvent les élèves tailleurs de pierre du lycée Saint-Lambert, à Paris. Lucie parle comme si, pour se faire comprendre, elle cherchait ses mots, misant sur la spontanéité ainsi qu’une main tendue.

« Bon, bah…, dit-elle, nous voilà ensemble, je suis une vielle dame qui est née avant la Première Guerre mondiale, le 29 juin 1912, qui a participé à certains événements de la Seconde. Je suis là pour essayer de voir avec vous comment ça se fait qu’on s’est engagés, sans être obligés, dans un combat qui s’appelle la Résistance, et comment ça se fait qu’on y est restés quand on a vu que c’était dangereux. »

Comment ça se fait ? La question est formulée comme celle, sans doute, que se posent quotidiennement les élèves présents : comment ça se fait que la pierre soit taillée comme ceci ou comme cela ? Avant l’idée générale, Lucie évoque la pratique. De Mathieu, jeune Breton de seize ans et demi, qui un jour, ne comprenant pas que les Allemands soient encore là, alors que le maréchal Pétain vient de signer l’armistice, coupe le câble qu’ils installent et, collé au poteau de basket de son école, se fait fusiller sur le champ pour l’exemple. D’un général, nommé de Gaulle, qui d’habitude ordonne d’obéir et qui, cette fois - on est le 18 juin 1940 -, demande de désobéir…

Lucie enseigne. Comment « il faut savoir être un peu fou », comme elle dira par ailleurs, pour faire certaines choses. C’est dans sa culture de jeune communiste des années 1930. À deux reprises, entre son entrée en résistance à l’automne 1940, fondant un journal, avec le mouvement Libération Sud, et Londres qu’elle rejoint le 8 février 1944, elle organise l’évasion de Raymond, son jeune mari : à Sarrebourg, où il est prisonnier, puis à Lyon où, enceinte, revolver au poing, avec un groupe de douze combattants, elle le tire des griffes de la Gestapo.

Elle raconte ces scènes à des lycéens gourmands d’héroïsme, mais elle les arrête aussitôt : « La résistance ce n’est pas faire pan-pan-pan, caché derrière un arbre… » C’est une chaîne d’actes, parfois minimes, souvent anonymes, qui s’organisent autour de deux mots clés : volontariat et désobéissance. Deux mots qui n’ont pas d’âge. En 2003, elle signe un manifeste qui appelle les jeunes générations à refuser la remise en cause des conquêtes sociales de la Libération. Dont elle donne le mode d’emploi : « Le mot résistance doit toujours se conjuguer au présent. » Encore la touche de la pédagogue. Et, dans les derniers temps, elle aura cette image terrible rapportée par Thomas Lacoste, le directeur de la revue le Passant ordinaire, de Bordeaux : « L’occupant, d’aujourd’hui n’a pas d’uniforme, c’est le financiariste. »

Dans les quinze dernières années de sa vie, rapporte Raymond Aubrac, Lucie a couru de collège en collège, de lycée en lycée. Une deuxième vie à quatre-vingts ans ! L’un de ses petits-enfants dit, lors de ses obsèques, aux Invalides, à propos de ces visites : « Notre famille s’est agrandie de deux cent mille petits enfants qui ont partagé avec elle les valeurs de la république au moment où les libertés sont combien bafouées. »

Lucie enseigne toujours. Décédée, mais pas disparue. C’est curieux que l’on dise des morts qu’ils ont disparu quand ils nous « parlent » comme jamais. Sa matière est inoxydable. Le dernier mot est celui de son chef de réseau, Emmanuel d’Astier de La Vigerie. Il lui avait donné ce surnom : « Madame Conscience ».

Lucie Aubrac en plein coeur, produit par La Huit,

est en DVD qu’on peut acheter sur le site Internet : www.lahuit.com.

Charles Silvestre

Publicité
Tag(s) : #Histoire
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :