Travailler plus, plus vieux, plus durement…
Dans le débat sur la retraite, on retrouve en filigrane le thème de la valeur travail, au coeur du discours de Sarkozy. Comment l’interprétez-vous ?
Emmanuel Renault. C’est Raffarin qui le premier a lancé le mot d’ordre : « Il faut réhabiliter la valeur travail. » Ce qui était clair alors, et qui est resté le cas dans le discours de Sarkozy, c’est que « valeur travail » désigne la valeur de l’emploi et non pas la valeur du travail, au sens de l’activité des employés sur leur lieu de travail. Derrière la soi-disant réhabilitation de la valeur travail, il y a le refus de poser la question de la valeur du travail effectif. On a clairement affaire à un slogan idéologique qui formule une valeur absolue (l’emploi), de façon à dissimuler un certain nombre d’injustices et de dominations (liées à l’organisation du travail dans l’entreprise néolibérale) et à disqualifier une forme de critique sociale (la critique du travail effectif).
Dans le cadre de cette offensive idéologique, Nicolas Sarkozy pose en principe intangible l’idée selon laquelle puisqu’on vit plus vieux on doit travailler plus longtemps…
Emmanuel Renault. Si l’emploi est un bien en soi, il faut chercher à en bénéficier aussi longtemps que possible… Quand cet argument est comparé aux dynamiques effectives du néolibéralisme, il apparaît dans toute son hypocrisie. Depuis les premières lois sur la durée de la journée de travail, au milieu du XIXe siècle, le capitalisme a renoncé à chercher le profit en augmentant la durée du travail et en réduisant le taux de salaire horaire, et il a plutôt cherché à augmenter la productivité du travail en rendant son organisation plus efficace et en accélérant le progrès technique. Avec le néolibéralisme, nous assistons à une inversion de cette tendance. Différents phénomènes prouvent que l’enjeu est aujourd’hui la réduction du taux de salaire horaire et l’augmentation de la durée de travail : le blocage des salaires, la remise en cause des 35 heures, les délocalisations (qui sont un moyen de détourner la législation sur la durée du travail et le salaire minimum). Dans le cadre du néolibéralisme, le profit est recherché par une augmentation de la quantité globale de travail et par une intensification du travail, de sorte que le discours sur la valeur du travail cache le fait qu’il s’agit de travailler toujours plus (toujours plus vieux également) et toujours plus durement.
Si le travail peut toujours être considéré comme champ majeur de développement humain, qu’en est-il du hors-travail, singulièrement de la retraite ? Le discours sarkozyen suggère que ce serait temps « inutile »
Emmanuel Renault. Le travail est sans doute le seul moyen pour un individu de faire reconnaître l’utilité sociale de ses qualités et compétences. Il est en ce sens une condition essentielle de reconnaissance, de la santé et de la réalisation de soi, comme le prouvent par contraste les insatisfactions et les difficultés rencontrées par ceux qui sont privés d’emplois. Mais la signification de l’absence d’emploi change du tout au tout selon qu’elle est imposée et stigmatisante (le chômage), ou lorsqu’elle est désirée et reconnue comme légitime (la retraite). L’hypocrisie des discussions actuelles tient notamment au fait qu’en retardant l’âge de la retraite en situation de chômage de masse, on propose en fait de substituer le chômage à la retraite pour un nombre non négligeable d’individus.
Il existe également d’autres sphères de l’existence dans lesquelles nous aspirons à des formes de reconnaissance indépendantes : celle de la vie intime, de l’amour et l’amitié, est l’exemple le plus évident. La santé et la réalisation de soi en dépendent tout autant. Lorsque l’emploi est assuré et le travail susceptible d’être valorisé, les individus peuvent se projeter dans l’espace d’une vie hors travail et y construire des projets d’existence, et préparer ainsi les conditions d’une retraite satisfaisante. Au contraire, lorsque sur le lieu de travail s’accumulent les difficultés et les contradictions (consignes contradictoires ou non réalistes : toujours plus et mieux avec des effectifs toujours moindres…), voire les peurs (peur de ne pas atteindre les objectifs, peur du licenciement…), le travail a la capacité de polluer l’ensemble de l’existence et de se constituer en préoccupation unique. Autre paradoxe dissimulé par la soi-disant « valeur travail » : plus le travail effectif devient insupportable, plus il tend à apparaître aux individus comme une préoccupation exclusive - une valeur absolue… ou un mal absolu dont il faut à tout prix se - libérer !
Emmanuel Renault est maître de conférence (philosophie) à l’ENS LSH (Lyon), directeur d’Actuel Marx.
Entretien réalisé par Yves Housson
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