Le cinquantième anniversaire de La Victoria
Santiago,
correspondance particulière.
La cérémonie n’a pas encore commencé, mais plus de mille personnes sont déjà rassemblées près de l’estrade dressée au croisement des rues Unidad-Popular et Libertad. Les noms des allées de la Victoria, tout comme les fresques sur les murs, rappellent à quel point le quartier reste un bastion de la gauche chilienne. Ce samedi, sous une chaleur de plomb, la foule chante, raconte des blagues, rit bruyamment… Il y a là des gens de tous âges. Quatre générations de Victorianos venus célébrer une histoire unique, leur histoire. Celle de gens qui n’avaient rien, ou presque, et ont décidé d’occuper un vaste terrain vague appartenant à l’état chilien.
C’était à la fin d’octobre 1957, il y a juste cinquante ans. Depuis, l’esplanade poussiéreuse d’autrefois est devenue une cité réunissant 21 000 habitants… Au micro, Claudina Nuñez, militante communiste et figure de la résistance à la dictature de Pinochet, rend hommage aux fondateurs du quartier, tous âgés de soixante-dix ans et plus. « Aujourd’hui vos descendants peuvent faire la fête, parce que vous avez pris la décision de rompre le cercle vicieux de la misère. Nous devons tous nous souvenir de votre exemple », lance-t-elle sous les applaudissements.
« À la fin des années cinquante, la société chilienne est en pleine transformation », souligne peu après la cérémonie Julio Reyes, jeune professeur d’histoire né à la Victoria. « La modernisation agricole et la fin de l’exploitation du salpêtre dans le nord du pays entraînent un exode massif vers les grandes villes », ajoute-t-il. De nombreuses familles sans emploi débarquent alors dans la capitale, à la recherche de meilleures conditions de vies… Mais le rêve vire souvent au cauchemar. « Dans les années 1950, Santiago n’est pas en mesure d’intégrer ces flux de populations, reprend Julio. D’autant que les prêts proposés par l’État pour acquérir un logement à bas prix sont inaccessibles pour les plus pauvres. »
Les nouveaux arrivants doivent donc s’installer dans des bidonvilles qui apparaissent comme des champignons au bord des fleuves, dans la périphérie de la capitale. Des dizaines de milliers de personnes se retrouvent ainsi exclues de la société chilienne, aussi bien physiquement que symboliquement. Elles vivent dans les ordures, souvent sans eau ni électricité. Seuls quelques militants communistes et socialistes tentent de leur venir en aide, ainsi qu’une frange progressiste de l’Église catholique.
C’est alors qu’au milieu des années 1950 des habitants du « Zanjon de la Aguada » décident d’unir leurs forces pour s’en sortir. « Malgré notre pauvreté, nous organisions des ateliers de théâtre ou des rencontres sportives », se souvient Mario Silva (soixante-quinze ans), l’un des fondateurs de la Victoria. Peu à peu, des associations de sans-logis voient le jour pour défendre ces bidonvilles oubliés.
Dans un premier temps, des
demandes sont formulées au gouvernement. En vain.
La situation devient intenable lorsque deux incendies ravagent le campement de centaines de personnes, au mois d’octobre 1957. « Cette fois, nous avons décidé de prendre possession d’une zone inutilisée », explique Mario Silva. Dans la nuit du 30 octobre 1957, mille familles investissent un terrain vague appartenant à l’État dans le sud-ouest de Santiago, revendiquant le droit d’y construire un logement décent. Menés par le dirigeant communiste Juan Costa et par
le prêtre Alejandro del Corro, les pobladores ont le soutien du Front d’action populaire (FRAP, réunissant le Parti socialiste et le Parti communiste) et la frange progressiste
de l’Église catholique.
Mais immédiatement, un bras de fer à l’issue incertaine commence avec le président Ibañez del Campo. « Dans un premier temps, celui-ci envisage de faire évacuer par la force, laissant craindre un bain de sang, assure Julio Reyes. Néanmoins, le président finit par céder au bout d’une semaine, grâce à la médiation du cardinal José Maria Caro, figure de l’Église chilienne de l’époque », ajoute-t-il. Grâce aux efforts des sans-logis, au soutien des militants de la gauche, la Victoria est née.
« C’est cette histoire que nous sommes si fiers de commémorer aujourd’hui », sourit Mario Silva en saluant Guillermo Teillier, président du Parti communiste chilien, venu le féliciter.
Pour Julio Reyes, la toma du 30 octobre 1957 revêt une importance historique majeure, car la légitimité de la création de la Victoria découle de la notion de droit au logement. « Cet événement a forcé le gouvernement à prendre en compte le problème des sans-logis, et a rendu visibles des acteurs sociaux jusque-là marginalisés », indique le jeune homme. À partir de cet acte fondateur, les Victorianos ont développé une identité propre, fondée sur la solidarité et l’autogestion.
« Les habitants ont construit eux-mêmes la plupart des maisons, la première école, la polyclinique, et même l’église », souligne Eliana (soixante-douze ans). « Nous choisissons aussi les dirigeants de la Victoria au suffrage universel, précise Eliana, et la participation est toujours plus forte que pour la présidentielle » (éclats de rires).
Pendant la dictature de Pinochet dans les années 1980, la Victoria a d’ailleurs été l’un des premiers foyers de contestation du régime. Plusieurs jeunes ont payé de leur vie leur soif de liberté, tout comme le curé français de l’époque, André Jarlan, assassiné d’une balle dans la tête alors qu’il lisait la bible, un soir de septembre 1984. Le visage de Jarlan, considéré comme un véritable héros, a été peint, depuis, sur tous les murs du quartier. À l’évidence, le régime militaire n’a pas réussi à mater l’esprit rebelle des Victorianos.
« Tout n’est pas rose à la Victoria aujourd’hui, concède Julio Reyes. Les problèmes de drogue, l’individualisme de cette société libérale nous affaiblissent. Mais les gens d’ici croient encore à la nécessité de l’action collective. Et ça, c’est notre bien le plus précieux », conclut le jeune homme.
Jean Boulangé
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