Cancers professionnels : l’appel du « 93 »
Peut-on s’inquiéter du réchauffement de la planète, des innombrables atteintes à l’environnement, de leurs conséquences sur la santé des populations, et ne pas se soucier de ce qui passe derrière les murs des entreprises ? Le Grenelle de l’environnement a fait peu de place, à ce jour, à la santé des salariés et à tout ce qui, dans les environnements de travail, la met en danger. La catastrophe de l’amiante - cette fibre mortelle dont l’utilisation dans l’industrie et le bâtiment s’est poursuivie des décennies durant, en toute connaissance de cause, au prix d’un nombre incalculable de morts - a pourtant montré l’ampleur des drames qui peuvent s’y jouer. Et rien ne prouve que les enseignements en ont été tirés. Au contraire. Selon des études, 2,5 millions de salariés - plus d’un sur dix - gagnent leur vie en s’exposant quotidiennement au risque du cancer. Non seulement l’amiante, interdit depuis 1998, n’a pas disparu de la circulation, mais une dizaine d’autres « bombes sanitaires à retardement », produits toxiques, cancérogènes reconnus, sont utilisés dans la production (voir nos repères). L’origine des cancers, première cause de mortalité en France, en forte hausse depuis une vingtaine d’années (l’incidence annuelle est passée de 150 000 cas en 1980 à 280 000 en 2000), fait certes l’objet d’âpres controverses. Les comportements individuels, tabagisme, consommation d’alcool, alimentation, absence d’activité physique, etc. sont le plus souvent incriminés, à l’image du rapport de l’Académie de médecine publié le mois dernier. Et, si l’on s’en tient aux statistiques officielles de l’assurance maladie, seuls un tout petit nombre de cancers seraient imputables aux expositions professionnelles : 2 059 cas ont été, réglementairement, reconnus - et donc indemnisés - comme tels en 2005 par la CNAM. Seulement voilà, il est désormais généralement admis que ce chiffre ne reflète pas la réalité.
révélations d’une étude scientifique
Une étude de l’Institut national de veille sanitaire évaluait déjà entre 11 000 et 23 000 les nouveaux cas annuels de cancer liés au travail. Le tableau pourrait être beaucoup plus sombre encore.
Depuis 2002, un groupe de scientifiques, sous la conduite d’Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche à l’INSERM, a engagé une enquête en Seine-Saint-Denis, territoire industriel s’il en est. Les cas de 684 patients atteints de cancer ont été étudiés. En majorité des ouvriers, ayant travaillé dans des secteurs très divers (construction, travail des métaux, réparation auto, imprimerie, fabrication de meubles, etc.), la moitié ont moins de 60 ans. Leurs parcours de travail ont été reconstitués. Résultat : 84 % d’entre eux ont été exposés à une substance cancérogène au moins ; 55 % ont été exposés à trois substances ou plus. Mais seule une minorité, 112 patients, a vu l’origine de leur pathologie reconnue par la Sécurité sociale.
Nombre de facteurs se conjuguent pour expliquer la sous-estimation du fléau. Caractéristiques de la maladie qui se déclare souvent des décennies après l’exposition à risque. Difficulté de reconstituer les itinéraires professionnels, absence de formation des médecins généralistes à la santé au travail, qui gênent, d’autant, l’identification des causes. Mais aussi comportement du patronat qui s’évertue à esquiver ses responsabilités. Par le biais de la sous-traitance, les grands groupes « sous-traitent les risques », observe Annie Thébaud-Mony qui, plus généralement, voit dans « la précarisation » un moyen privilégié pour imposer aux salariés des conditions dangereuses. La pression des employeurs s’exerce aussi sur la Sécu pour rendre le plus restrictif possible les critères de reconnaissance.
réseau
de prévention
C’est pour s’attaquer à cette « invisibilité organisée » des cancers professionnels et ses corollaires - l’absence d’efforts de prévention à la hauteur de l’enjeu, l’insuffisante réparation des préjudices subis par les victimes, l’impunité des responsables -, que trois personnalités lancent un « appel à la mobilisation » (voir ci-dessous). Trio symbolique associant la scientifique Annie Thébaud-Mony, le politique Hervé Bramy, président (PCF) du conseil général, et le juriste Jean-Paul Teissonière, avocat réputé pour ses nombreuses plaidoiries dans l’affaire de l’amiante. Leur initiative prolonge un travail de longue haleine engagé dans le « 93 ». Fort de l’enquête évoquée plus haut sur l’origine des cancers, et avec le soutien actif du conseil général, un « Réseau de prévention » s’est constitué dans le département, regroupant l’ensemble des syndicats de salariés, des médecins, des inspecteurs du travail, des chercheurs, des associations, comme celle des victimes de l’amiante, des mutualistes… Son but : partager, échanger l’information, sensibiliser aux problématiques des cancers professionnels, définir des propositions pour faire reculer le fléau. Au printemps dernier, le réseau réunissait quelque 200 délégués de CHSCT du département pour une première journée de formation « à la connaissance et à la reconnaissance » de ces pathologies. Avec l’appel lancé aujourd’hui, dont la résonance devrait dépasser le cadre de la Seine-Saint-Denis, ses auteurs entendent maintenant initier une « dynamique d’action », meilleur moyen, à leurs yeux, d’obtenir que soient tirées les leçons de l’affaire de l’amiante.
Yves Housson
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)