Comment la police jongle avec les chiffres
Évidemment, ni le gouvernement ni le chef de l’État ne vont s’étendre sur le sujet. Et on les comprend ! Dans un ouvrage à paraître le 4 octobre (1), deux chercheurs dressent un réquisitoire sans appel contre les fameuses « statistiques de la délinquance » qui ont tant fait pour la renommée de Nicolas Sarkozy. Leur conclusion : ces chiffres, que l’actuel président brandit encore comme un talisman, sont l’objet d’une vaste et scandaleuse instrumentalisation. Explication avec Jean-Hugues Matelly, chercheur à l’Institut d’études politiques de Toulouse et coauteur du livre avec Christian Mouhanna.
Les statistiques policières, communiquées chaque mois depuis 2003, rendent-elles compte de la délinquance réelle ?
Jean-Hugues Matelly. Non, elles ne reflètent absolument pas le niveau de la délinquance. Pour deux raisons principales. D’abord, la grande majorité des faits de délinquance commis chaque jour n’est pas portée à la connaissance de la police. Soit les victimes préfèrent ne pas déposer plainte, parce que le préjudice est faible ou qu’elles estiment que la police ne pourra résoudre leur problème ; soit, tout simplement, les infractions ne donnent pas lieu à plainte parce qu’il n’y a pas de victimes, comme dans le cas d’un usage de stupéfiant ou d’un disque piraté. Ensuite, des facteurs internes à l’institution policière polluent l’enregistrement et la comptabilité des chiffres.
Comment ça ?
Jean-Hugues Matelly. Les statistiques sont nourries par le travail des agents eux-mêmes. Dans le cas de la gendarmerie, ce sont les hommes sur le terrain qui reçoivent les plaintes, font les procédures et alimentent les tableaux statistiques. Exactement comme si un élève notait lui-même sa copie ! Par ailleurs, notre étude, qui porte sur ces douze dernières années, démontre que les erreurs statistiques vont systématiquement dans le sens d’une surévaluation de la performance policière : diminution des faits constatés et augmentation des faits résolus. Mais, attention, toutes les périodes ne se valent pas. Le nombre des erreurs diminue de 1995 à 2002, puis augmente rapidement à partir de 2002…
Comment expliquez-vous ces variations ?
Jean-Hugues Matelly. Entre 1995 et 2002, l’institution policière a appliqué une méthodologie plus stricte et mieux connue des agents. Par ailleurs, on peut imaginer que la mise en place de la police de proximité, pas toujours bien vue chez les policiers, et le vote de la loi sur la présomption d’innocence, franchement décriée, ont joué un rôle dans la diminution de la performance que les policiers s’attribuent à eux-mêmes. Cette capacité à jouer avec les chiffres est parfois grossière. À la fin des années 1990, alors qu’un rapport prônait un redéploiement des effectifs dans certains départements jugés trop bien lotis, on a bizarrement observé dans ces endroits une augmentation des chiffres de la délinquance deux fois plus rapide que le rythme national ! On peut facilement imaginer que les statistiques sont venues opportunément justifier une forte présence des forces de l’ordre sur place…
Et à partir de 2002 ?
Jean-Hugues Matelly. La donne change. Le nouveau ministre exerce une forte pression sur tout le système policier pour générer des chiffres dans un certain sens. Il y a aussi la prise en compte de certaines demandes sociales des policiers, que ce soit en termes de lois répressives, qui leur facilitent le travail, ou en termes de moyens (augmentation des effectifs, des salaires, des moyens matériels). On imagine que cela génère une envie de bien faire.
Concrètement, comment s’arrange-t-on avec les chiffres ?
Jean-Hugues Matelly. Il y a une infinité d’astuces pour présenter les chiffres d’une certaine manière. Et cela touche tous les contentieux. Certaines aberrations sont telles que même avec les chiffres du ministère on arrive à des taux de résolution qui dépassent les 300 %, notamment pour les délits de contrefaçon ou la consommation de stupéfiants.
Les délits sont inventés ou les chiffres biaisés ?
Jean-Hugues Matelly. Les techniques jouent un peu sur tous les registres. Si vous avez, par exemple, une série d’incendies de voitures pendant plusieurs jours, vous pouvez ouvrir une procédure par véhicule brûlé ou bien ouvrir une procédure pour tous les incendies de la semaine. On peut aussi décourager le dépôt de plainte. L’agent peut basculer un délit en simple contravention (non comptabilisée) ou encore suggérer à la personne d’aller déposer plainte dans un autre commissariat.
Le décalage entre les statistiques policières et la délinquance réelle est-il important ?
Jean-Hugues Matelly. Énorme. La dernière enquête de victimation parlait de plus d’une douzaine de millions de faits par an, alors que la police en comptabilise à peine 3,8 millions. Face à ce constat, la logique serait de dire : il faut que la police constate plus de faits, ce qui signifierait qu’elle s’attaque désormais à des délits jusqu’ici invisibles et, en même temps, que les gens, en confiance, viennent plus souvent déposer plainte dans ses locaux. Or le ministère se targue de l’inverse : une police qui constate moins de faits !
Ces statistiques ont-elles tout de même une utilité ?
Jean-Hugues Matelly. Elles servent pour déceler des phénomènes de délinquance de petite amplitude sur des points localisés. Par exemple, des vols de voitures qui se commettent dans un quartier spécifique d’une ville. Là, elles vont servir à gérer les patrouilles. Mais pour tout le reste, mis à part des contentieux en petit nombre et indiscutables, comme les homicides, ce n’est pas pertinent. Les chiffres policiers devraient servir uniquement au management de la police et perdre leur dimension politique. À ce moment-là, la pression retombera et ils deviendront des outils opérationnels.
(1) Police, des chiffres
et des doutes, de Jean-Hugues Matelly et de Christian Mouhanna. Éditions Michalon.
Entretien réalisé par Laurent Mouloud
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