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International - Article paru le 24 septembre 2007

 

« Les Japonais sont en grande souffrance sociale »

analyse . Après la démission du premier ministre Shinzo Abe, entretien avec Jean-Marie Bouissou, directeur de recherche au CERI-Sciences Po (1).

Comment définissez-vous les crises que traverse le Japon depuis plusieurs années ?

Jean-Marie Bouissou. Le Japon est globalement sorti de sa crise économique des années quatre-vingt-dix même si sa croissance connaît des hauts et des bas. Mais il existe un grand malaise dans la société, lié à la montée des inégalités. Les deux grands effets de la crise sont d’une part la précarisation du travail, un phénomène relativement nouveau dans le pays (environ un tiers des emplois sont précaires), et d’autre part la montée des inégalités de revenus. On parle beaucoup de gagnants et de perdants, ce sont des termes apparus dans le vocabulaire social au début des années 2000. Les Japonais vivent très mal ces disparités profondes. L’égalitarisme relatif qui existait était pour l’opinion un élément d’identité nationale. Ils se percevaient comme la société la plus égalitaire du globe. Aujourd’hui le taux de grande pauvreté qui tourne autour de 12 % est le plus élevé des pays de l’OCDE.

Comment se traduit cette grande pauvreté ?

Jean-Marie Bouissou. Essentiellement par l’exclusion des personnes âgées et la précarisation du travail chez les jeunes de moins de trente ans. Ces derniers sont confrontés à de nouveaux types d’emplois qu’on appelle freeter (contraction de free-arbeiter - NDLR). Ils vont de petits jobs en petits jobs, parfois très durs, sans arriver à trouver un emploi fixe. Le gouvernement estime entre 2 à 2,5 millions le nombre de ces jeunes. Il y a aussi le phénomène des SDF apparu depuis la crise économique des années quatre-vingt-dix et qui ne se résorbe pas. Le Japon connaît aussi un autre taux record des pays industrialisés : celui du suicide, 23 pour 100 000, le plus élevé de l’OCDE. Le chômage est plutôt bas, à 4,2 millions, mais il ne reflète pas la grande souffrance sociale. D’ailleurs de très nombreux Japonais n’arrivent pas à cotiser pour leurs retraites et sont très en retard dans leurs versements faute de revenus suffisants.

Dans quelle mesure la crise sociale a-t-elle coûté son poste à Shinzo Abe ?

Jean-Marie Bouissou. On a reproché à Abe de ne pas se préoccuper de cette crise et de se consacrer à son agenda idéologique, comprenant la révision de la Constitution ou encore la réforme du système scolaire qu’il trouvait trop empreint de l’esprit d’après-guerre. Abe était un révisionniste affirmé et, avec l’aile droite du parti libéral-démocrate (PLD), il estimait qu’on entretenait une vision culpabilisante du passé. Il a renforcé le pouvoir du ministère sur les enseignants, rallongé les heures de cours et voulait réintroduire les arts martiaux à l’école. Il a fait inscrire officiellement parmi les objectifs de l’enseignement le renforcement de l’amour de la patrie. Cette année de gouvernement d’Abe a été marquée par toutes ces aspirations idéologiques alors que les Japonais attendaient des mesures sociales. De plus, son gouvernement a été secoué par une série de scandales financiers, un grand classique de la vie politique japonaise, dont la disparition de milliers de dossiers de retraite. Sans en être directement responsable il a très mal géré la crise. D’où la chute vertigineuse de popularité, passant de 65 % à son - arrivée au pouvoir en septembre 2006 à 30 % un an plus tard, et un cuisant échec de son parti aux sénatoriales de juillet.

L’échec d’Abe n’est-il pas celui du PLD lui-même et en même temps celui du système politique sclérosé ?

Jean-Marie Bouissou. Shinzo Abe était l’héritier d’une puissance famille politique. Son grand-père avait été premier ministre et son père l’aurait été s’il n’était décédé. Il avait été désigné à la tête du PLD et donc au gouvernement parce qu’il était issu d’un lignage politique et qu’il était en phase avec la poussée à droite néonationaliste de son parti. C’est une grande caractéristique du système politique japonais. À peu près 60 % des élus du PLD sont des députés de deuxième et troisième génération. Il en est pratiquement de même au Parti démocrate (PDJ) présidé par Osawa. Ces gens n’ont jamais vécu autre chose et ailleurs que dans le milieu politique. À quinze ans ils savent qu’ils occuperont le siège de papa quand ils en - auront vingt-cinq. C’est l’exemple type d’Abe. Cela introduit sans doute une certaine sclérose idéologique.

Que représente Fukuda et qu’est-ce qu’on attend de lui aujourd’hui ?

Jean-Marie Bouissou. Il est aussi le descendant d’un grand clan politique, son père a été premier ministre à la fin des années soixante-dix, mais il représente l’aile centriste du PLD et ce n’est pas un idéologue. Il ne fait pas de la révision de la Constitution une priorité mais la sienne se porte sur le social et l’économie. Ce qui est fait pour rassurer les Japonais. En politique étrangère, il est aussi pro-américain qu’Abe et défend la reconduction de « la loi antiterroriste », la mission japonaise de soutien à la coalition internationale en Afghanistan. Mais il va négocier avec l’opposition et ne pas essayer de passer en force comme l’aurait fait Abe. En revanche, il y a une différence plus affirmée concernant les relations avec la Chine et son approche du problème nord-coréen. Il a toujours été pour la négociation avec Pyongyang et il s’est déclaré pour de meilleures relations avec Pékin, premier partenaire commercial de l’Archipel. Il a déjà affirmé qu’il ne se rendrait pas au sanctuaire controversé du Yasukuni. Jamais un premier ministre ne l’avait dit ouvertement

L’opposition étant majoritaire au Sénat, quelle est

la marge de manoeuvre de - Fukuda ?

Jean-Marie Bouissou. Le gouvernement sera paralysé aussi longtemps que l’opposition tiendra le Sénat. On ne peut pas gouverner sans lui au Japon sinon par un coup de force. Les démocrates réclament une dissolution de la Chambre basse élue en 2005 à l’issue de législatives catastrophiques pour eux. Ils veulent de nouvelles élections pour regagner des sièges s’ils n’ont pas la majorité nécessaire pour former un gouvernement. Donc ils vont bloquer toute action de Fukuda. Ce dernier leur accordera probablement la dissolution et négociera en échange la reconduction au Sénat de « la loi antiterroriste ». D’ici là on est dans une situation de blocage.

(1) Il a dirigé l’ouvrage collectif le Japon contemporain, sur l’histoire économique, politique

et sociale du Japon. Fayard, 2007. Du même auteur citons aussi le Japon depuis 1945, Armand Colin, 1997, et Quand les sumos apprennent à danser. La fin du modèle japonais, Fayard, 2003.

Entretien réalisé par Dominique Bari

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Tag(s) : #Monde
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