Fête de L’Humanité
Le monde de Guy Môquet
Guy Môquet : J’aurais voulu vivre…, de Michel Etiévent.
éditions Gap, 2007, 20 euros + 3 euros de port (en vente chez l’auteur, 520, avenue des Thermes, 73600 Salins-les-Thermes) ;
Guy Môquet, Châteaubriant,
le 22 octobre 1941,
de Gérard Streiff.
2007, éditions Le Temps des cerises, 10 euros ;
Guy Môquet, une enfance fusillée, de Pierre-Louis Basse.
éditions Stock, 2000, réédition 2007, 15,50 euros.
D’abord ce fut un rien, un frisson de surprise. Et de colère. Cette invocation inattendue - cette « récupération » - de Guy Môquet par Nicolas Sarkozy avait du mal à passer, comme on dit. Oh, bien sûr, ce jeune adolescent rimbaldien fusillé par les Allemands le 22 octobre 1941 à Châteaubriant avec vingt-six de ses camarades (sans compter les otages de Nantes et d’ailleurs) est une figure de l’histoire de France. À ce titre, il appartient à tout le monde. C’est ce qu’a probablement pensé Henri Guaino, « plume républicaine » de Sarkozy et auteur de cette trouvaille présidentielle : inviter la France entière à rendre hommage au jeune fusillé communiste de dix-sept ans et demi. Pourquoi pas ?
Une « figure » patriotique, en effet. Voilà plus de soixante ans que sa mémoire est honorée à gauche, et notamment au PC dont il fut un ardent militant. Comme son père Prosper, député communiste du XVIIe arrondissement. Mais pas seulement à gauche. Ne fut-il pas cité dès 1944 à l’ordre de la nation ? Ne fut-il pas reconnu comme « résistant » par un décret du général de Gaulle ? Depuis 1946, une rue du XVIIe arrondissement et une station de métro ne portent-elles pas son nom ? Sans compter le stade de la ville de Drancy rebaptisé Guy-Môquet en signe de « rachat » d’un passé municipal passablement collabo. Alors ? Figure nationale, en effet, et en tant que telle ni de droite ni de gauche, dira Guaino. Que la dernière lettre de Guy - superbe de courage gai - soit lue le 22 octobre prochain dans les lycées de France, ce ne serait donc là qu’une manière d’hommage national. Qu’importe, ajouteront certains, que l’initiative vienne de Nicolas Sarkozy.
Ou de son conseiller.
Pour dire la vérité, comme bien d’autres, j’ai d’abord tenté de raisonner ainsi. Par respect pour la mémoire de Guy Môquet, j’essayais d’être le plus consensuel et le plus « patriote » possible. Rien à faire ! Ça ne marchait pas. Pourquoi donc ? Parce que, depuis quelque temps, Guy Môquet n’est plus seulement une « figure » du Panthéon républicain. Des texte, des livres, des photos ont redonné chair et vie à sa mémoire. J’ai eu sous les yeux, j’ai lu ces trois livres qui font magnifiquement revivre la figure du gamin rieur qui, la veille de sa mort, griffonnait à la jeune Odette Nilès dont il était amoureux, les lignes suivantes : « Ma petite Odette, je vais mourir avec mes 26 camarades. Ce que je regrette, c’est de n’avoir pas eu ce que tu m’as promis. Mille grosses caresses. De ton camarade qui t’aime. »
Mais les auteurs à qui nous devons cette redécouverte du vrai gosse de chair et de sang derrière la « figure » ou la légende nous ramènent aussi à l’univers familial, social, culturel et politique de Guy Môquet. C’est-à-dire à la classe ouvrière. Pierre-Louis Basse nous rappelle les joies et les luttes du petit peuple de Clichy ou de Saint-Ouen, les jeunes « pionniers » du XVIIe qui, comme Guy, vendent l’Huma et la Vie ouvrière sur les trottoirs du boulevard Bessières ou bien cavalent du côté des « fortifs » au milieu des Manouches et des réfugiés espagnols. Dans une biographie superbement illustrée, Michel Etiévent nous donne à voir, sur des photos en double page, ces gars en canadienne qui fêtent la victoire du Front populaire dans les cours d’usines ou ces enfants qui partent vers la mer dans des autobus bourrés. On redécouvre aussi des familles à vélo, des syndicalistes en costume, un peu graves, comme Jean-Pierre Timbaud, patron de la fédération des métaux, qui sera fusillé lui aussi. Tous ces hommes et toutes ces femmes sont debout, et joyeux. Ils participent d’une culture, d’une tradition, d’une fidélité encore vivante. On chante le Temps des cerises… Avant de mourir, Timbaud apostrophera un soldat allemand dans cet esprit : « Je ne suis qu’un ouvrier mais ma cotte est plus propre que ton uniforme. »
Gérard Streiff imagine le récit de la funeste journée, heure par heure, depuis le réveil jusqu’à la fusillade, à travers les faits et dits à peine fictifs de ses principaux acteurs.
Avec de telles images, de tels mots, de telles phrases remis en tête, on ne peut pas accepter sans colère la sollicitude rétrospective - et calculée - de Nicolas Sarkozy. Non, ce n’est pas possible. Rien de tout cela, rien de l’univers ouvrier dont Guy Môquet était le produit ne peut décidément « coller » avec le Fouquet’s, les vacances de milliardaire, le goût du clinquant, les yachts de Bolloré, les risettes à George Bush et les stratégies médiatiques qui ratissent large. Même soixante-six ans après les trois salves assassines de Châteaubriant. Le rapprochement des deux reste indécent. Aucun raisonnement au monde, aucun souci de patriotisme consensuel ne pourront nous convaincre du contraire. Cette bouffée de colère est presque physique. Le vrai Guy Môquet, c’est ce gosse qui chantait la Jeune Garde avant de tomber sous les balles et qui avait écrit à sa mère : « Dernière pensée : soyez dignes de nous les vingt-sept qui allons mourir. »
La mémoire de ce gavroche de la rue Baron, savez-vous, ne méritait pas une opération de com…
Jean-Claude Guillebaud Écrivain et essayiste
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