Article paru dans l'Humanité du mercredi 27 mai 2007
Amérique Latine . Six pays créent leur propre entité financière, mieux adaptée aux réalités de la région.
La création de la Banque du Sud, la nouvelle institution régionale latino-américaine, devrait être entérinée au cours du sommet des chefs d’État du Mercosur qui se tient jeudi et vendredi à Asuncion (Paraguay). Initiée par le Venezuela et l’Argentine, auxquels se sont joints quatre autres pays (Brésil, Bolivie, Équateur, Paraguay), la Banque du Sud serait opérationnelle avant la fin de l’année. Mais la signature de l’acte fondateur n’aura lieu qu’en juillet à Caracas en présence des six chefs d’État adhérant au projet. Raison de ce retard, l’absence de Hugo Chavez, en tournée en Russie, Belarus et Iran.
Le président vénézuélien, manifestement à l’étroit dans les structures du « vieux Mercosur », alors que son pays doit formaliser son adhésion au marché commun du Sud un an après s’être porté candidat, a provoqué quelques remous du côté de Brasilia où Celso Amorim, chef de la diplomatie brésilienne, agacé, a lancé dimanche : « Quelqu’un qui veut entrer dans un club, il accepte d’abord les règles existantes, et après il peut tenter de les changer. »
Avertissement ? Changer les règles du Mercosur n’est pourtant pas le souhait du seul Venezuela. C’est aussi une revendication de deux petits partenaires, l’Uruguay et le Paraguay, qui ne cessent de dénoncer la part trop belle laissée aux puissances régionales que sont le Brésil et l’Argentine. Crainte rendue encore plus aiguë alors que le Brésil tente de tirer les marrons du feu d’une hypothétique relance des négociations de l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Dans ce bras de fer, Chavez se voit accuser de provoquer ennuis sur ennuis, le dernier en date étant le non-renouvellement de la concession de la télévision RCTV diversement apprécié en Amérique du Sud.
Dans cette cacophonie ambiante, le projet de Banque du Sud aurait pu ne pas sortir des cartons. Il n’en est rien. Depuis mai dernier, jusqu’à la veille du sommet d’Asuncion, les réunions techniques se sont succédé, donnant corps à cet organisme. Dans son esprit, la création de la Banque du Sud répond à la volonté des pays du Sud (1) de s’affranchir de la tutelle des institutions financières internationales comme le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale (BM) ou la Banque interaméricaine du développement (BID), sous domination des pays riches, des États-Unis en particulier.
Car le sous-continent américain a vécu le calvaire des cures d’austérité et plans d’ajustement structurels, ruineux sur le plan économique et social, imposés par ces institutions en échange de prêts consentis lors des crises financières des années 1980-1990. Certains pays d’Amérique latine s’en sont libérés en remboursant par anticipation une grande partie de leurs dettes (Brésil, Argentine, Uruguay) grâce à une croissance économique retrouvée. Le Venezuela de son côté a décidé de sa sortie du FMI et de la BM accusées d’avoir aggravé la pauvreté, tandis que l’Équateur a expulsé le représentant de la BM.
En présentant leur propre solution de rechange, les pays latino-américains demandent à présent des comptes. L’objectif, tel que l’a défini le président équatorien Rafael Correa, est de construire une nouvelle architecture financière mondiale sur un modèle de coopération et de développement, où chaque membre comptera pour « une voix ». Les pays composant cette entité apporteront un capital initial, permettant à terme le financement de projets d’infrastructures et de développement à l’échelle régionale. L’une des plus importantes réalisations envisagées sera la construction d’un gazoduc Nord-Sud reliant le Venezuela à l’Argentine.
À la différence des autres institutions financières, la nouvelle banque ne s’endettera pas sur le marché des capitaux, et ses dirigeants seront redevables devant la justice. Surtout l’intégration régionale sud-américaine devra, dès le départ, prendre en compte une donnée jusqu’ici ignorée : la justice sociale. À défaut, elle risquerait ni plus ni moins de se transformer en une institution financière comme les autres.
(1) À l’origine, des discussions avaient été engagées avec
les pays africains et l’Inde
mais le projet s’est recentré
sur l’Amérique du Sud avec
une possibilité de redéploiement ultérieurement.
Bernard Duraud
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