samedi 16 juin 2007 / "le Patriote"
Selon le rapport annuel de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture, 842 millions d’hommes et de femmes souffrent de malnutrition chronique aggravée dans le monde. Le documentaire présenté récemment à Nice et Carros mettant en avant les travaux de Jean Ziegler constitue une terrible accusation contre l’ordre mondial actuel.
Cent mille êtres humains meurent de faim ou de ses conséquences immédiates chaque jour. Un enfant de moins de 10 ans meurt toutes les cinq secondes de cette même cause. Pourtant, il est avéré que l’agriculture mondiale peut, à l’heure actuelle, nourrir dans de bonnes conditions douze milliards d’individus, soit près du double de la population mondiale.
Les tonnes de pain jetées chaque année en Autriche, des fruits et légumes européens vendus à prix très bas sur les marchés africains, une bonne partie de la forêt amazonienne rasée au profit des plantations de soja… Ce ne sont que quelques exemples symboliques de la chaotique politique alimentaire mondiale, pointée du doigt par le cinéaste et journaliste Erwin Wagenhofer dans son documentaire " le Marché de la faim ".
Son enquête commence à Vienne où le pain gaspillé servirait à nourrir la deuxième ville du pays. Il nous fait traverser les frontières et nous amène ensuite en Roumanie, deuxième producteur agricole européen derrière la France, où le leader mondial des ventes de semences, Pioneer, impose ses OGM, ses semences à utilisation unique, et détruit progressivement les modes de culture traditionnels. Petit à petit, le spectateur comprend qu’il est dans un monde de l’absurde où nous, consommateurs, sommes les complices de la farce, malgré nous.
Cap vers l’Amérique du Sud, plus exactement au cœur de la forêt amazonienne. Depuis 1975, une surface équivalant à la France et au Portugal réunis a été dévastée pour y cultiver du soja. Depuis, le Brésil est devenu le premier producteur mondial de soja, et pendant ce temps-là, les paysans souffrent de malnutrition chronique (comme 25 % des Brésiliens), et vivent dans une telle misère qu’ils doivent puiser leur eau à boire dans des mares polluées.
Les cultures de soja affaiblissent la terre de cette région, mais au vu des grandes multinationales, peu importe ce désastre, pourvu qu’on puisse nourrir correctement avec ce soja nos cheptels, et, en particulier, nos poulets ici en Europe.
A travers plusieurs témoignages bouleversants, ce documentaire nous montre le cynisme des grandes multinationales et les conséquences écologiques et sociales désastreuses de l’exploitation intensive des terres. Mais pas seulement. Au Sénégal, les paysans voient affluer sur leurs marchés, au tiers du prix local, les légumes et fruits européens subventionnés, qui les condamnent à ne pas pouvoir vivre de leurs propres productions face à ces prix défiant toute concurrence.
Jean Ziegler, rapporteur spécial de la Commission des droits de l’homme de l’ONU pour le droit à l’alimentation, démasque ainsi ce système " de la honte ". " Pour créer les conditions d’un développement autonome de l’Afrique, l’Europe devrait commencer par supprimer les 349 milliards de dollars de subvention à l’exportation de ses produits agricoles. "
Ses interventions tout au long du documentaire permettent d’éclairer une problématique souvent cachée : " la privatisation du monde ". Selon lui, " pour les maîtres du monde, il ne saurait exister de biens publics. Cette visée est contenue dans le Consensus de Washington, un ensemble d’accords informels liant les principales sociétés transcontinentales, les banques de Wall Street, la Federal Reserve, la Banque mondiale, le FMI, l’OMC. Le but de cette alliance est l’instauration d’une stateless global governance, d’un marché mondial unifié et totalement autorégulé. Leur méthode : l’élimination de l’Etat et de toute instance régulatrice ".
Justement, les deux dernières séquences nous donnent un avant-goût de ce monde sordide proposé par les multinationales. Les images sont à couper le souffle, ça se passe dans une usine autrichienne ultramoderne qui produit 400.000 poulets par semaine. On nous montre le parcours type d’une poule. D’abord, les œufs pondus placés dans les incubateurs, passage au hangar où ils seront gavées jusqu’au jour fatal : les poules se précipitent sur le tapis roulant, suivent l’électrocution et puis la décapitation… Une scène comme dans un film d’horreur qui finit avec un beau poulet sous cellophane prêt à la consommation ! Mais ce sont, sans doute, les paroles du P-DG de Nestlé (leader mondial du secteur de l’eau en bouteille) qui vont marquer le plus la fin du documentaire. En effet, Peter Brabeck ne comprend pas " l’avis extrême " des ONG qui souhaitent voir l’eau reconnue comme un droit public. Et convaincu de sa bonne foi explique : " En tant qu’êtres humains, vous êtes en droit d’avoir de l’eau. L’eau est un aliment, elle devrait donc avoir une valeur marchande... ".
A nous de revoir notre manière de consommer !
Lidice MOZES
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