Un symptôme de la mondialisation
(paru dans l'Humanité du samedi 9 juin 2007)Par Gwenael Wasse, chargé de campagne aux Amis de la Terre France.
Quel premier bilan tirer du procès de la marée noire de l’Erika ?
Début décembre 1999, l’Erika quitte le port de Dunkerque pour Livourne, chargé de plus de 30 000 tonnes de fioul lourd destiné à l’électricien italien Enel. Il n’arrivera jamais à destination : pris dans une tempête d’une force pourtant habituelle et malgré les secours, le pétrolier finit par se casser en deux et sombrer au large du Finistère Sud.
Dans les semaines suivantes, le bilan écologique de la marée noire qui en résulte est considérable : outre les fragiles écosystèmes côtiers gravement perturbés par la toxicité et l’extrême viscosité du produit, les oiseaux marins du golfe de Gascogne payent un tribut effrayant ; la Ligue de protection des oiseaux parle de la " plus grande catastrophe ornithologique au monde ", avec plusieurs centaines de milliers d’oiseaux morts et des espèces quasi décimées. L’Institut national pour la recherche agronomique a évalué le préjudice écologique à 400 millions d’euros.
Les conséquences économiques et sociales sont de la même ampleur : des artisans de la mer aux collectivités littorales touristiques, ce sont des milliers d’individus, pour certains aujourd’hui ruinés, qui ont subi de plein fouet la marée noire. Là encore, l’évaluation du préjudice économique atteint des montants astronomiques.
À l’heure de l’urgence environnementale et après de trop nombreux exemples, comment a-t-on pu en arriver encore à cette faillite écologique, économique, politique, sociale et morale que constitue toujours une marée noire ? La réponse est à la fois extrêmement complexe et d’une simplicité confondante.
Extrêmement complexe, car depuis quelques décennies que les compagnies pétrolières sous-traitent le transport de leurs produits, toute la filière s’est organisée en une hallucinante juxtaposition d’acteurs. Ainsi dans le cas de l’Erika les prévenus aujourd’hui à la barre sont-ils maltais, italiens, français, anglais, indiens ou bahamiens... L’affaire est finalement symptomatique de la mondialisation dans ce qu’elle a de plus vulgaire : la recherche permanente du moindre coût conjuguée à une déréglementation maximale, par l’internationalisation à outrance.
Mais d’une simplicité confondante également, tant le but de cette complexification est finalement évident : diluer au maximum la responsabilité de chacun de façon arithmétique, par l’empilement des couches d’intermédiaires, et beaucoup plus facilement que fioul lourd. Comme disent les enfants pris en flagrant délit de bêtise : " C’est pas moi, c’est l’autre "...
Parmi tous les prévenus, le géant Total, cinquième pétrolier mondial, ne manque jamais de se poser en victime expiatoire de la vindicte populaire. Il serait victime d’un complot visant à lui faire " porter le chapeau ", sa responsabilité pénale n’étant soi-disant pas engagée par son statut d’affréteur. Or, si Total n’est bien sûr pas seul responsable de la catastrophe, son implication est néanmoins lourde en tant que donneur d’ordres. Ses dirigeants nous disent : " On ne savait pas. " Peut-être, mais n’est-ce pas là justement une faute quand on se veut parangon de vertu ?
La question est posée : une entreprise peut-elle simultanément jouer à outrance la carte de l’engagement non contraignant et de la communication éthique, et réfuter toute responsabilité civile et pénale ? La majorité des parties civiles, dont les Amis de la Terre, ne l’entendent pas ainsi ; de même que le parquet qui a requis lundi dernier les peines maximales pour le groupe. En plus d’une des plus grandes catastrophes écologiques de l’histoire, le procès de l’Erika sera donc aussi celui de la responsabilité des multinationales et d’une certaine forme de mondialisation ultralibérale. La collectivité citoyenne, ainsi que les pouvoirs publics et les entreprises elles-mêmes (dont certaines font beaucoup d’efforts sincères en matière environnementale sans le claironner dans tous les médias) ont énormément à y gagner pour construire un monde durable tant qu’il est encore temps. Avec moins de " cosmétique ", pour reprendre les déclarations naïves d’un expert de Total au sujet du vetting (évaluation volontaire et donc manifestement inefficace des bateaux par les affréteurs, derrière laquelle se réfugie le pétrolier depuis le début du procès), et plus d’actes concrets.
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