Catherine, Anna, Sabrina et Ahmed guettent, au jour le jour, l’arrivée de l’huissier chargé d’exécuter la décision d’expulsion. Rencontre avec ces naufragés d’une politique de logement honteuse. Une bulle d’oxygène dans la galère
Une bulle dont aurait bien besoin Anna, tant elle étouffe de peine et de rage mêlées. Au 12ème étage d’une barre de béton oppressante, dix ans de sa vie de locataire s’achèvent dans les dédales d’un contentieux sordide avec une société HLM de Marseille. Une histoire à dormir debout, et même dehors désormais, avec ses trois enfants. Suivons la guide en empruntant l’escalier. L’ascenseur régulièrement en marche est un vieux souvenir. Au 4ème, une machine laver hors service est mise au piquet. Au suivant, un fauteuil désossé tient compagnie à un écran d’ordinateur de la première génération. Petite halte au 8ème, Mado, 78 ans, commande à une troupe de minots braillards sa baguette de pain quotidienne. " Vous comprenez, pour descendre, il faut monter sur le toit et passer à la cage d’à côté pour prendre l’ascenseur. Je n’en ais plus la force… ". Entre temps, Anna trépigne d’impatience, pressée de ressasser les péripéties de son bras de fer avec le bailleur. Motif : une dette locative inexpliquée. Anna conteste, demande des comptes, exhibe mandats, Tip, talons de chèques, états de paiements réguliers de loyers, ceux de la Caf pour l’allocation dont elle bénéficie… C’est peine perdue. " Vous comprenez, si c’est l’ordinateur qui le dit, ça ne peut être que justifié ", lui répond-on au service contentieux. Un mur épais dans le brouillard. La machine se met en branle, expédiant le dossier au tribunal, lequel condamne systématiquement. Le couperet tombe : " votre bailleur demande la résiliation du bail et votre expulsion ". Suit la convocation à la police et la mise en demeure courtoise de l’huissier. Aberration : depuis lors, en 2004, Anna continue à recevoir des appels de loyers et à régler son dû, la Caf à libérer son allocation. Mieux elle est destinataire de propositions d’acquisition de surfaces mise ne vente par le même bailleur. Un micmac pour le moins étrange, mais Anna a sa petite idée et… beaucoup de détermination. " Ils nous mettent la pression pour nous faire quitter les lieux, retaper et louer plus cher. Il n’est pas question que j’aille à la rue avec mes enfants. Je ne crains pas de le dire, je m’apprête à squatter et à tenir bon. Et pour cette fois, je n’ais pas l’intention de partager mon loyer avec les rats et les cafards. J’ai la haine devant tant d’injustices et d’humiliations ". Anna est ainsi entrée en guerre pour défendre son droit à un toit dans des conditions décentes. " Je ne suis pas la seule, signale-t-elle, les cas comme le mien se multiplient auprès du comité chômeurs CGT qui me donne un coup de main pour organiser ma défense".
" Il n’est pas question que j’aille à la rue avec mes enfants. Je ne crains pas de le dire, je m’apprête à squatter et à tenir bon "
Le squat, justement, c’est la seule solution trouvée par Sabrina et Ahmed. Quatre enfants en bas âge, la résignation " dans un F1 insalubre ", de nombreuses demandes auprès de sociétés HLM, des requêtes auprès des services sociaux en mairie, puis la cohabitation " à douze dans un F4 avec les parents "… au bout de toutes ces épreuves rien toujours rien. Alors, épaulés par une assoc, Ahmed et Sabrina osent élire domicile dans un F4 au sommet d’une tour, dans une cité. Lui passe des journées de maçon sur chantiers, enchaînant des CDD, faute de mieux, à l’autre bout de la ville. Elle attend et épie "avec une petite boule dans la gorge ". Surtout, Sabrina ne comprend pas pourquoi " il y a une quinzaine de logements vacants dans la même tour et d’autres qui se vident tous les jours ". De quoi étonner jusqu’à l’huissier. " Il a été gentil. Quand il a vu les enfants, il m’a dit : C’est moi qui dois vous expulser, mais je ne peux faire une chose pareille dans ces conditions ". La date fatidique était fixée au 24 février, " car la trêve ne s’applique pas aux squatters, mais nous sommes encore là, ça nous donne de l’espoir. Peut-être parce que j’ai vu le maire et que j’attends de rencontrer la députée… ".
Espoir, aussi mince fut-il, que la machine à expulser s’arrête ou que l’engrenage soit au moins freiné et que cesse le harcèlement judiciaire. Accorder des délais, trouver des solutions qui préservent la dignité des familles sous procédure d’expulsion… est-ce trop demander, alors même que les parlementaire se targuent de mettre en place un " droit au logement opposable ". Catherine, Anna, Sabrina et Ahmed, sans doute comme des centaines de milliers d’autres pour la seule agglomération marseillaise, sont les naufragés d’une politique de logement honteuse, insupportable.
Catherine n’est pas peu fière. Elle fait un pied de nez à son mauvais sort. Fière et soulagée, car elle va enfin prendre le temps de souffler, de voir venir. Des nuits de sommeil tranquille en perspective dans… un mobil home de 22 m2. " Bien sûr, ce n’est pas le mieux, mais je peux commencer à me ramasser. La solution tombe à point, à la fin de la trêve hivernale ", se réjouit-elle. Une aubaine ? Sûrement pas, plutôt l’issue provisoire enfin trouvée au bout d’un long calvaire.
Dans une autre vie, il n’y a pas si longtemps, Catherine avait un job et qui plus est de fonctionnaire. Mais un job avec un petit salaire, de plus en plus rongé par le loyer auprès d’un bailleur privé. Alors, pour mettre du beurre dans les épinards, elle puise dans sa réserve de courage et ose un " congé création d’entreprise ", accompagné d’une formation universitaire. Catherine a la gagne, mais La poisse l’attend au tournant. Echec professionnel, séparation, dépression… elle trébuche, s’enlise dans une mauvaise passe, avec une ado de 12 ans à charge. Elle tente bien de retrouver son poste, mais son employeur fait froidement la moue. Solution de crise : " j’ai enchaîné les petits boulots, des sondages, des ménages, de la vente… puis le RMI, bien sûr, avant de pouvoir enfin arracher ma réintégration à mis-temps, avec un salaire de 750 euros net (le seuil de pauvreté ndlr) ". Et, inévitablement, entre temps les appels de loyers s’entassent. Pas de moyens suffisants pour régler les montant des quittances, ni pour changer de toit, le proprio réagit, la machine à expulser s’emballe. Jugement, commandement à quitter les lieux, enquête sociale… En face, il n’y a plus désormais que la police, l’assistante de la Caf et l’huissier, lequel ne tarde d’ailleurs pas à se montrer. Coup de pot :" j’ai eu la chance de tomber sur quelqu’un de compréhensif qui a pris en compte ma bonne foi et différé l’exécution de la saisie sur mes biens en contrepartie des loyers impayés ". Un sursis qui permet à Catherine de rebondir. Deuxième coup de pot : une avocate qui se contente de l’aide juridictionnelle, " pour faire appel du jugement et demander des délais ". Seulement, la procédure n’est pas suspensive. L’épée de Damoclès est bel et bien là, qui nourrit l’angoisse permanente en attendant le couperet préfectoral, l’huissier et les forces de l’ordre. Catherine mesure l’impuissance. " Je pense que le nom de Don quichotte est vraiment bien trouvé, s’agissant des SDF. On se bat vraiment contre des moulins à vent. Et on a souvent envie de lâcher. Sans compter que l’on finit toujours par bassiner son entourage ". Dans ce long tunnel, il y a tout de même l’écoute et le coup de main des associations. "ATD Quart Monde, Résistance, le comité chômeurs CGT… j’ai tapé à toutes les portes pour briser l’isolement ", confie Catherine, enfin heureuse de faire cliquer les clés de son mobil Home. "Le proprio s’est contenté de mes fiches de paie en échange de 22 m2 ".
Najib TOUAIBIA