Bouleversements climatiques : ça sent la faim du monde
Rédaction Web
30 Mars, 2014
Si tout n’est pas encore dit en matière de réchauffement, une chose est sûre : les tensions vont s’accroitre sur l’offre alimentaire. A moins que les choses bougent…
Jusqu’à quel point le réchauffement de la planète va-t-il contribuer à vider les écuelles mondiales ? La réponse sera précisée ce lundi par le Giec, mais pour ce qui est de manger, l’alerte est déjà au rouge. Des fuites, relayées par la presse anglosaxone, laissent entrevoir que les révélations du Groupe international d’experts sur l’évolution du climat seront plus alarmantes que celles qu’il livrait dans son précédent rapport, paru en 2007. Sans même préjuger de ce qui sera dit ce lundi, de nombreuses études allèguent que la hausse globale des températures devrait accentuer la tension sur l’offre alimentaire. « Nous disposons d’indications importantes concernant l’influence climatiques sur la production céréalière mondiale », explique Jean-François Soussana, chercheur à l’INRA (Institut national de recherche agronomique), lequel compte au nombre des auteurs de ce deuxième volet. « Entre 1980 et 2010, la progression du rendement de blé a ralenti de 5,5%, celle de maïs de 3,8% ».
En France, en dépits de progrès génétiques opérés sur les semences, la stagnation des rendements est de mise, imputée au changement climatique dans une proportion allant de 30% à 70%. En Afrique sub-saharienne, note encore un rapport de la Banque Mondial paru en juin dernier (Turn down the heat, Climate resilience, juin 2013, voir ci-dessous), on s’attend à ce qu’un réchauffement global de 2° C provoque « des pertes majeures de prairies et de savanes menaçant les moyens de subsistance pastoraux. » Or, sur les quatre scénarios avancés en septembre par le Giec, trois jugent probables que ce seuil sera franchit d’ici la fin du siècle. Le même rapport de la Banque Mondial avance encore qu’à ce compte là, « en Asie du Sud, les changements envisagés concernant le système de moussons ou les pics de températures mettent en danger les ressources en eau et en alimentation. »
Impact sur les floraisons ou le développement des graines, raréfaction de l’eau ou au contraire surabondantes des pluies : les variations climatiques locales, si elles réservent encore des incertitudes quant à ce qu’elles seront réellement dans trente ans, induisent de nombreux bouleversements dans les systèmes agraires. Certes, l’on s’attend à ce qu’une hausse du thermomètre ait des effets positifs dans les latitudes hautes. Mais pas sûr qu’ils compensent les impacts négatifs dans celles se rapprochant de l’équateur. « Même si les pays du nord se réchauffent et deviennent plus propices à la culture du maïs », reprend Jean-François Soussana, « il restera beaucoup de variabilité de températures, des épisodes de gelées, par exemple, qui impacteront les cultures. En Russie, des études montrent, par ailleurs, que les sols des latitudes élevées sont plus pauvres que ceux des terres situées plus au sud, et les précipitations encore plus incertaines.
Les évènements climatiques extrêmes, enfin, dont on sait désormais avec une relative certitude qu’ils se multiplieront avec le réchauffement, offrent déjà un aperçu de l’impact qu’ils auront. En 2003, sécheresse et canicule ont provoqué une perte de 30% des récoltes françaises. Phénomène comparable en Europe du sud en 2004, 2005 et 2007. De même qu’en Russie, tandis qu’à l’été 2010, le thermomètre affichait une chaleur de l’ordre de 10°C au dessus des normales saisonnières.
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Bref, alors que l’humanité devrait compter 3 milliards d’individus de plus à l’horizon 2050, et que 842 millions souffrent d’ores et déjà de la faim, les perspectives ne sont pas réjouissantes. Reste que l’accès à l’alimentation ne dépend pas uniquement des rendements agricoles. L’adaptation des dispositifs agraires et les moyens donnés à la recherche et au développement, notamment en termes d’amélioration génétique, compteront pour beaucoup (lire : des pistes pour mette fin à la faim [2]). La résorption de la précarité sera elle aussi déterminante, quand Olivier de Schutter, rapporteur spéciale des Nations unies au Droit à l’alimentation martèle à qui veut l’entendre que la pauvreté est aux trois-quarts responsable du fléau de la sous-alimentation et de la malnutrition.
La mise en œuvre de programmes de protections sociale et de sécurisation de l’emploi, ou les progrès en matière d’égalité hommes-femmes sera, en cela, décisive, avance une enquête publiée par l’ONG Oxfam la semaine dernière (Voir le document ci-dessous). Le document dénonce les retards enregistrés dans tous ces domaines. Il met également en relief le fait certains pays ont, en revanche, su prendre de l’avance dans ces dispositifs. Ainsi le Vietnam ou le Ghana qui, à risques climatiques comparables, affichent un niveau de sécurité alimentaire plus élevé que leurs voisins nigérians ou laotiens.
Rien de fatal, donc, à ce que le monde réchauffé ait faim (dans une relative mesure du moins : passé un certain seuil, on sait que les effets ne seront plus compensables). A l’échelle nationale, régionale mais également globale, les décisions politiques qui seront prises ces vingt prochaines années seront déterminantes. Celles portant sur la régulation des échanges commerciaux ne seront pas les dernières à compter, alors que le système actuel a démontré au mieux sa fragilité, au pire, sa toxicité. Ainsi, lors de la vague de chaleur de 2010 : confrontée à la sécheresse, la Russie décidait de stopper ses exportations de céréales, provoquant le même réflexe chez d’autres pays. La spéculation sur les matières premières faisant le reste, s’en était suivie une flambée des prix, laquelle avait foudroyé les plus pauvres, tout bonnement incapable de se payer à manger.
Lire aussi :
- Nos sociétés sauront-elles faire face au branle-bas climatique ? [3]
- Climat et réchauffement : la faim justifie des moyens [4]
- Des pistes pour mettre fin à la faim [2]
Marie-Noëlle Bertrand
Documents à télécharger:
[5]
Le rapport de la Banque mondial
[6]
L'enquête publiée par l’ONG Oxfam
URL source: http://www.humanite.fr/environnement/bouleversements-climatiques-ca-sent-la-faim-du-mon-56225
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