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Parler de la shoah, partager cette souffrance.
Dédicace spéciale aux enseignant
s.

Serge Grossvak


Nous sommes gouvernés par des bien-pensants. Ils sont fidèles à leur longue tradition, ils se sont bien lâchés pour stigmatiser nos enfants de banlieue. Ces gosses sont dangereux et idiots et il s'agit de les reprendre en main. Et ils seront repris en main, foi de ministre ! La minute de silence, l'hymne national et la prosternation devant la shoah vont être enseignés de gré ou de force. Enseigné par la soumission, pas la réflexion.
Classe dominante, puissants dominants, ils sont si sûr d'eux même qu'ils sont près à tout imposer à leurs « sans dents » et ne se laisseraient troubler par la moindre ombre de questionnement. Faut-il envier ces bonnes consciences pour le doux sommeil qu'ils y gagnent ?
Des enseignants de banlieue ont clamé leur indignation devant ce mépris, ont tendu leur main fraternelle à leurs élèves stigmatisés. FRATERNITE.
Maintenant il faut avancer et affronter ces ravages qui s'étendent sous nos yeux. Les récents assassinats ne constituent qu'un pas de plus vers le gouffre. Un premier ministre nous dit qu'il faut bien s'y faire, d'autres désastres sont à venir ! C'est à la guerre que nous poussent nos dirigeants imbus. « On repart comme en 14 », le mot « valeur » prenant place et fonction du mot « patrie ».
C'est contre cela qu'il nous faut construire une résistance. Redisons le rapidement car ce n'est pas l'objet de ce texte, le monde est-il en meilleur état après la dizaine d'interventions armées de cette décade ? Redisons le, ces jeunes assassins n'ayant usurpé le drapeau de l'islam que pour entrer en guerre, auraient-ils trouvé où exercer et armer leur folie sans ces extensions de nos guerres ?
Maintenant avançons. Les enfants, et pas uniquement ceux stigmatisés issus de l'immigration, éprouvent des difficultés à évoquer la shoah. Ce faisant, expriment ils une attirance vers le nazisme, un consentement à la souffrance infligée aux juifs pendant la seconde guerre mondiale ? Sont-ils gagnés par une épouvantable doctrine sanguinaire se répandant dans nos sillons ? Pour avancer, il faut commencer par les écouter. Pour avancer, il faut commencer par les entendre.
Sans nul doute existe-t-il partout, pas uniquement en banlieue, une poignée d'adolescents en mal être et provocateurs cibles des groupuscules fascisants, des sectes ou autres marges nocives. Ne dépassent ils pas la question de l'enseignement usuel, celui au cœur des discours ministériels ? Dans nos banlieue, la grande, très grande majorité les mômes réprouvent le sang versé, les souffrances infligées, les maltraitances. Ils sont humains, oui, humains avec une conscience d'humains. Dans leur grande, très grande, majorité ce n'est pas cela qui constitue la source de la difficulté à évoquer la shoah. C'est une question politique. Ce qu'ils nous disent clairement, distinctement, et que nous refusons d'entendre c'est qu'ils ressentent que leur histoire à eux est méprisée et que celle de la shoah est instrumentalisée contre eux. Nous heurtons à cette « concurrence des mémoires » qu'évoque Dominique Vidal (Le Monde Diplomatique).
Mépriser cette parole n'est pas faire œuvre pédagogique, n'est pas être à la hauteur de la mission d'enseignant.
Enseigner l'histoire dans une école laïque doit faire sens, doit apporter des leçons du passé pour aider chacun à avancer dans la dignité humaine. Comment respecter cet objectif en méprisant les paroles des élèves ? Comment imaginer parvenir à l'objectif de l'école de la République par l'usage de la menace et la répétition ânonnante d'une doctrine ?
Ce sentiment de nombre de nos enfants ne part pas d'un sentiment absurde. Ils vivent un contexte sur lequel l'école n'a pas prise. De fait, les ados musulmans et leurs copains constatent une inégalité du traitement des citoyens, une sur dimension du racisme antisémite et une dévalorisation du racisme islamophobe. De fait, ils vivent au présent l'usage du drame de la Shoah pour justifier des guerres qu'ils réprouvent. De fait, ils savent les arrangements avec la réalité pour leurrer les peuples (assassinat de Kennedy, guerre contre l'Irak avec la fausse preuve brandie à l'ONU, plus récemment le mensonge d'une implication d'un groupe palestinien pour justifier une attaque terriblement meurtrière...). De fait, ils expérimentent une parole médiatique et officielle faisant d'eux des êtres dangereux lorsqu'ils s'engagent en citoyen contre une guerre dont la violence et l'injustice les bouleversent. C'est dans ce contexte, avec cette accumulation de faits présents, que la transmission de la Shoah doit se faire.
Aborder l'histoire de la Shoah dans cet ensemble de dimensions actuelles est susceptible d'être un immense apport éducatif, d'être une résistance à la guerre. Assurément, cet enseignement ne passe pas par la menace et la sanction mais par le partage. Pour avancer, il nous faut retrouver les yeux d'humains regardant des êtres humains. Dans ces temps d'aspiration à la guerre c'est un véritable effort. Hannah Arendt peut nous être d'un précieux recours, elle qui combattit les aveuglements idéologiques. Hannah Arendt pour qui « l'universel est premier » (Hannah Arendt, essai de biographie intellectuelle, Michelle-Irène Brudny, Grasset, 2006, page 29)
1961, Hannah Arendt assiste au procès de Eichman. Un livre et une longue controverse s'en suit autour de son « Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal ». C'est la « banalité », opposée à l'aveugle diabolisation, qui va générer une rage inattendue. C'est cette fracture dans la façon d'aborder la Shoah qui ressurgi aujourd'hui avec un gigantesque éclat dans la problématique qui est la notre 60 ans après. Que dit Hannah Arendt, au milieu de quantités de richesses de son regard critique ? Reprenons simplement les pages 48 et 49 de l'édition foliohistoire juin 2011 : « le procès est construit sur les souffrances des juifs ». L'universel avait été perdu, ce même universel qui aujourd'hui nous fait défaut pour parvenir au partage de cette histoire terrible.
Cette approche faisait problème du point de vu du déroulement de la justice. Cette approche nous fait problème aujourd'hui pour le bon déroulement de notre enseignement.
Outre que les juifs n'ont pas été uniques cibles de la « solution finale » (les Tsiganes, les homos), ils entrent dans l'histoire commune comme HUMAINS. C'est ce qu'explique Hannah Arendt en expliquant que les dirigeants israéliens abordent à tort ces crimes comme commis « contre le peuple juif » et qu'ils devraient avoir l'approche universaliste de crimes commis « contre l'humanité sur le corps du peuple juif ». Différence de taille !
Une sourde bataille politique est à l'œuvre dans notre univers occidental pour nous conduire à ce regard qui abandonne l'approche universaliste. Cette bataille idéologique est inachevée mais elle a déjà bien franchi les frontières de Bush, des néoconservateurs ou du sionisme. La bataille du dogme du « choc des civilisations » est invitée aujourd'hui dans les choix gouvernementaux et les programmes scolaires. C'est un terrible retournement de l'histoire occidentale et de notre pays en particulier, un déni du siècle des Lumières. C'est le piétinement de ce qui seul permet de construire la citoyenneté et la laïcité. Lui seul apporte sens à la conception des Droits de l'homme. Pire qu'un retournement, un terrible recul. Pensons à Stéphane Hessel et sa foi jusqu'au bout en la construction d'un droit mondial. Quelle trahison, y compris de ceux qu'il a soutenus !
Les bruits de bottes s'emparent de notre gouvernement. Les mises au pas s'engagent sur notre éducation nationale. La réflexion du sens de ce qui va être imposé à nos élèves, dans la confrontation, devient un enjeu démocratique essentiel. Que va-t-il être transmis à nos enfants ? Quel rapport à la communauté va être instauré ?
Le sens de l'universel doit reprendre le cœur de notre approche. Que ce soit la Shoah, la traite négrière, les génocides... C'est l'humanité dans son ensemble qui est blessée. L'humanité dans son ensemble, c'est à dire que pour la Shoah ce sont les allemands compris, pour la traite négrière les européens et les américains compris. Toutes les souffrances se partagent pour construire une humanité en marche. Il y a une leçon de l'histoire. Il y a une morale. Pour Hannah Arendt le « phénomène moral [est] au cœur de notre siècle » page 276).
La problématique est équivalente concernant le racisme. L'universel prime sur les particularités. La condamnation du racisme doit être indifférenciée. Ce racisme prend sans nul doute des voies distinctives à partir de « raisons » nées de l'histoire ou des folies dogmatiques du moment. Ces différences de mise en œuvre sont nécessaires à la compréhension, au combat contre les racismes particuliers mais JAMAIS ne se distinguent un racisme de l'autre quant à sa condamnation. Le fondement est l'universel mépris d'une population.
Dire l'universel est seul de nature à dire la justice sans distinction de croyance, d'origine, etc... Nous voici bien loin de la « négociation » en vogue dans le regard libéral et de la différenciation selon la force acquise. Dire l'universel, c'est revenir à l'idéal de justice, incomplètement accompli, qui fait bien plus fondement de notre pays qu'une quelconque « racine religieuse ». Revenir à cet universel est l'unique moyen dont nous disposions pour reconstruire un partage, une solidarité. Seul cet enseignement a place dans nos écoles car fondé sur l'idée de notre République.
C'est cela l'enjeu politique présen
t, et il est de taille pour l'avenir !

Serge Grossvak
Juif Autrement Yid
Le 27 janvier
2015

Tag(s) : #Société