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En débat : Les jeux vidéo sont-ils dangereux pour nos enfants?

Dimanche 28 avril 2013

Suite à la tuerie d’Istres, qui a fait 3 victimes, les jeux vidéo sont à nouveau mis en accusation, le tueur en avait une pratique intensive. Autant que le contexte familial de l’adolescent et la facilité de se procurer des kalachnikovs sur Internet, la responsabilité des jeux vidéo est une fois encore au cœur du débat. L’occasion de proposer à nouveau ce face à face sur la question entre Elisabeth Rossé, docteur en psychologie sociale, psychologue à l’hôpital Marmottan à Paris, et Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, enseignant à Paris VII.

La nageuse, Laure Manaudou a écrit sur Tweeter que les tueries de Toulouse et Montauban étaient la faute des jeux vidéo. Pourquoi les rend-on responsables de tous les maux de la jeunesse actuelle ?

ÉLISABETH ROSSÉ. C’est vrai que lorsque l’on parle des jeux vidéo dans les grands médias, c’est pour dire qu’ils sont mauvais. À croire qu’il joue un rôle de bouc émissaire dans cette grande révolution cybernétique. Vis-à-vis d’Internet, cette technologie qui se développe et qui est tout à fait enthousiasmante, je pense que les jeux vidéo engendrent plus d’inquiétudes car ils sont dans cette révolution ceux qui entraînent le plus de pathologies. De plus, ils ne sont pas bien connus par les parents et mettent en scène très souvent des combats, où il faut massacrer des monstres. Inconnus des parents, ils le sont beaucoup moins de la jeune génération. Il y a donc une sorte de conflit générationnel. Pour les parents, l’ordinateur est un outil de travail, pour les enfants, c’est un jouet.

SERGE TISSERON. Les ados ont toujours eu des rituels initiatiques, les jeux vidéo fonctionnent comme un nouveau rituel. Même s’ils jouent presque tous, il faut savoir qu’à l’âge adulte, ils en sortent quasiment tous. Mais il est vrai que c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que les parents voient jouer leurs enfants à des jeux qu’ils ne connaissent pas. Ces jeux sont aussi de plus en plus réalistes et cela les inquiète, comme si ces jeunes ne pouvaient pas faire la différence. Le joueur sait très bien qu’il manipule des personnages !

Peut-on pourtant parler d’addiction concernant le comportement de certains jeunes joueurs ?

ÉLISABETH ROSSÉ. Nous sommes plus dans la situation d’abus que de l’addiction pure. On a une minorité de situations d’addiction et une majorité de situations d’abus. Pour un parent, vu de l’extérieur, abus ou addiction, il y a de toute manière un problème. Mais, pour l’instant, on n’a pas assez de recul pour se rendre compte de ça. Un peu comme le cannabis dans les années 1970 ! Est-ce que c’est seulement un objet culturel saisi par les adolescents pour répondre à un certain nombre de leurs tensions, pour prendre du plaisir ou autre chose ? Est-ce une forme d’exutoire par rapport à leurs difficultés ? En termes d’addiction, les personnes que j’ai vues sont le plus souvent des jeunes adultes. Ils sont totalement prisonniers de leurs jeux, au point de ne plus sortir de chez eux, de mal manger, d’avoir coupé tout contact avec leurs amis, d’être en panne dans leur évolution. Mais ces jeunes-là ont souvent d’autres difficultés qui existaient avant, comme dans beaucoup de pratiques addictives.

SERGE TISSERON. On retrouve dans les jeux vidéo toutes les pathologies que l’on retrouve ailleurs. Ils ne créent pas de nouvelles pathologies, ils les révèlent. Quant à l’addiction, on peut en parler, mais cela ne concerne que très, très peu de monde. Et en plus, il n’existe pas de définition pour ce type d’addiction sans substance. Il y a tout un débat sur ça. Selon la définition, on peut passer de 0,5 % à 5 %. Mais a priori, l’addiction serait infinitésimale chez les adultes. Pour les adolescents, c’est différent, parce qu’il y en a beaucoup qui jouent, mais là aussi, c’est difficile à chiffrer car il faut faire la différence entre jeu excessif et jeu pathologique. Avec les adolescents, je ne suis de toute manière pas favorable pour parler d’addiction car c’est un âge où l’on ne contrôle pas encore ses émotions. Cela renvoie à une pathologie alors que tout peut changer très vite. Les ados n’ont pas encore acquis le contrôle de leurs émotions, donc on ne peut pas les catégoriser comme des « addicts ».

Mais pourtant il existe bien des dangers pour un jeune à rester devant sa console durant des heures ?

ÉLISABETH ROSSÉ. Oui, l’isolement. Pendant un temps le joueur pense avoir des échanges avec les autres. Mais ceux-ci n’ont lieu qu’à travers l’écran, ils sont incomplets, car le corps n’y est pas engagé. Ils ne peuvent ni toucher ni sentir la personne. Seulement l’ouïe et la vue fonctionnent. Quand ils plongent dans le jeu, ils ne pensent jamais qu’ils y passeront des heures. Ils se sentent forts, reconnus et utiles. En fait, ils n’ont pas de problème avec le jeu mais avec le monde qui les entoure. Ils y trouvent évidemment beaucoup de plaisir, mais voient aussi qu’ils manquent un truc. Ils constatent aussi que les gens dans leur entourage n’évoluent pas de la même manière qu’eux. Ils sentent petit à petit un décalage et souffrent du manque de capacité à se réguler eux-mêmes. Ils se sentent invalidés.

SERGE TISSERON. Cette minorité de gros joueurs est souvent composée d’extrêmes, soit de très bons élèves précoces qui s’ennuient à l’école, soit de mauvais élèves qui sont affectés par leurs mauvais résultats. On peut donc jouer pour enrichir sa vie ou jouer pour la fuir et l’appauvrir. Ce sont les deux catégories de gros joueurs. C’est aux parents qui sont responsables de cadrer, d’encadrer, d’accompagner et de parler du jeu avec leurs enfants. Et puis, dans les types d’usage, il y a le fait que le jeu soit solitaire ou partagé. Jouer seul est plutôt mauvais signe. Le fait de jouer à plusieurs est à mon avis plutôt bon signe. Avant, on disait que jouer plus de deux heures n’était pas normal, aujourd’hui, nous sommes sortis de ça. Un ado peut passer deux heures et plus, et jouer de façon tout à fait structurante, dynamique et socialisante. Quand vous jouez à un jeu en réseau, vous jouez avec des gens, ce qui, si vous les connaissez, ne vous isolera pas de la vraie vie. Au contraire, cela va être un moyen de retrouver vos amis et de passer encore un moment avec eux. Le problème est plus si vous ne connaissez pas les personnes, là, il y a risque d’isolement.

Que faut-il donc faire pour réguler cette passion débordante des jeunes pour ces jeux ?

ÉLISABETH ROSSÉ. Acheter avec ses enfants, les accompagner dans leur découverte, mettre des limites, ne pas les laisser seuls, les aider à prendre du recul, enfin les aider à pratiquer la critique.

SERGE TISSERON. Le jeu vidéo est un produit culturel, et comme tout produit culturel, il s’adresse à une tranche d’âge privilégiée, donc il faut la respecter. Il existe une norme, qui est la norme Pegi (Pan European Game Information, le nouveau système européen de classification par catégories). En tant que produit culturel, tout est affaire d’usage. Mais l’idée principale, c’est qu’il n’y a pas les jeux vidéo mais différents types de jeux vidéo, et donc différentes manières d’y jouer.

Entretiens réalisés par éric Serres

URL source: http://www.humanite.fr/societe/en-debat-les-jeux-video-sont-ils-dangereux-pour-no-529119

Les jeux vidéo sont-ils dangereux pour nos enfants?
Tag(s) : #Société