Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L’île de Beauté libérée par ses partisans

Vendredi 6 septembre 2013
Histoire. Entre septembre et octobre 1943, la Résistance libère la Corse. L’influence des communistes au sein du Front national, qui réunit toutes les organisations résistantes, a été primordiale. L’affront du débarquement italien, le 11 novembre 1942, opéré avec l’aval du préfet de Vichy, est lavé.
Vers 19 heures le 8 septembre 1943, la BBC annonce la signature de l’armistice par l’Italie. Spontanément, c’est sur la place du village, dans la rue, qu’on se rend pour commenter la nouvelle et communier dans la liesse populaire. Dans les grandes agglomérations, on fait cortège et parcourt les rues, drapeau français en tête, aux chants de la Marseillaise et de l’Internationale, entrecoupés de slogans hostiles à l’occupant, à Pétain, Laval et leurs soutiens locaux.
[1]
L’Italie a capitulé, soit ! Mais la Corse n’est pas libre pour autant. Quel sort attend ses 210 000 habitants maintenant ? L’armée italienne, forte de 80 000 hommes, est certes vaincue mais la répression exercée contre les patriotes jusqu’à la veille de la capitulation par les chemises noires et l’Ovra (ensemble des services secrets de la police politique – NDLR) peut laisser craindre un sursaut d’orgueil de « soldats perdus ». Un baroud d’honneur que les Allemands – ils sont 7 000 en Corse depuis la fin du printemps 1943 – ne manqueraient pas d’exploiter parce qu’eux n’ont pas rendu les armes ; de ces armes lourdes dont sont dépourvus les Résistants ; 11700 ne disposent que d’armes légères livrées par le sous-marin Casabianca et les parachutages.
[2]
La prudence commanderait donc de ne rien entreprendre. C’est exclu ! Il y a longtemps que les dirigeants communistes et ceux de la Résistance ont élaboré leur stratégie : s’unir, s’armer, se battre ; ne pas être une force supplétive des armées alliées quand elles débarqueraient. Au plus haut niveau, sur les cinq responsables du Front national (FN), les trois communistes, Arthur Giovoni, François Vittori et Maurice Choury sont pour l’insurrection, en parfait accord avec leur parti. Henri Maillot, le cousin du général de Gaulle, hésite. Quant au commandant Paul Colonna d’Istria, l’envoyé du général Giraud, il balance entre sa hiérarchie qui y est opposée et le sentiment de « vendetta » qu’il sait largement répandu parmi les Corses.
Colonna d’Istria sait, depuis qu’il a débarqué en Corse début avril 1942, la capacité à unir et agir du FN. « En fait, je n’ai pas mis longtemps à me rendre compte que la seule structure organisée au sein de laquelle étaient regroupés les patriotes était celle du Front national. Je sus qu’elle était dirigée par des communistes, mais cela n’était pas mon problème », constate-t-il. Le Front national, après la disparition tragique de Fred Scamaroni et de son réseau R2, était devenu le réceptacle de toutes les résistances en Corse. Ou peu s’en faut. Cas unique en France.
[3]C’en est trop d’onze mois d’occupation. Il faut laver la honte du 11 novembre 1942, un débarquement de l’occupant italien avec l’aval du préfet de Vichy. « Tiens deux sous, va te faire couper les cheveux, lance Maurice Choury à son jeune camarade Batti Fusella, parce que tu vas vivre une journée historique. » Historique elle le fut, cette journée du 9 septembre. L’ordre d’insurrection est proclamé, le pouvoir de Vichy est balayé et commencent aussitôt les combats libérateurs. Il faut déloger les 7 000 Allemands des positions qu’ils occupent, mais pas seulement : il faut harceler la 90e Panzer Grenadier Division (30 000 hommes) qui, venant de Sardaigne, débarque à Bonifacio et traverse la plaine orientale pour rejoindre le front italien. Les Résistants s’y emploient, d’abord seuls puis avec le concours des militaires français (bataillon de choc, goumiers et tabors), au total 7 000 soldats. Et l’armée italienne ? Elle tergiverse : ici avec les Allemands, là avec les Résistants et, le plus souvent, c’est la volonté de rester neutre qui prévaut.
Cependant, en moins d’un mois, la Corse est libre, au terme d’un combat féroce pour reprendre Bastia, ville martyre, d’où embarquent les derniers Allemands. L’opération « Vésuve », c’est son nom, a coûté 72 morts à l’armée et 172 aux partisans, et fait plus de 200 victimes civiles lors des bombardements. Les Italiens auraient dénombré 247 morts. Les Allemands auraient perdu 3 000 hommes et tant de matériel que ce fut un handicap pour empêcher le débarquement allié de Salerne. Mais par-delà l’aspect militaire, le plus important, c’est le retentissement qu’a eu cette insurrection réussie parmi les résistants en France : « À l’idée qu’un territoire français était libéré, j’en éprouvai une émotion religieuse », dira Pierre Mendès France. Le général de Gaulle, qui avait vivement reproché au général Giraud d’avoir armé la Résistance corse (d’autant qu’elle était d’obédience communiste) à son insu, saura néanmoins tirer argument, auprès des Alliés, de cette victoire quasi exclusivement française. Pour sa défense, Giraud argumente : « Moi, je fais la guerre, pas de la politique. » À quoi de Gaulle répond : « Mais la guerre c’est de la politique. » La preuve : il vient en Corse, du 5 au 8 octobre, exalter cette insurrection qu’il n’avait pourtant pas voulue.
De Gaulle à Ajaccio le 8 octobre 1943. « La Corse, que l’héroïsme de sa population et la valeur de nos soldats, de nos marins, de nos aviateurs viennent d’arracher à l’envahisseur au cours de la grande bataille que les Alliés mènent en ce moment, la Corse a la fortune et l’honneur d’être le premier morceau libéré de la France. (…) Ce que ne discernaient pas les chefs indignes ou sclérosés qui se ruèrent au désastre, le peuple ici le comprit aussitôt. D’où la résistance obstinée qu’il ne cessa d’opposer à l’ennemi, passivement d’abord, puis au moment favorable, activement les armes à la main. Pourtant, voyant la chance tourner et l’envahisseur faiblir, les patriotes corses, groupés par le Front national, auraient pu attendre que la victoire réglât heureusement leur destin. Mais ils voulaient être eux-mêmes des vainqueurs. Ils jugeaient que la libération ne serait point digne de son propre nom si le sang de l’ennemi ne coulait pas de leurs propres mains et s’ils n’avaient point pris part dans la fuite de l’envahisseur. »
Lire aussi : [4]
Archives. La libération de Paris avec André Carrel [4] [5]
L'île de Beauté, " premier morceau libéré de la France " [6]
Jean Nicoli. De la Vertu dans le combat antifasciste [7]

Hervé Poletti
URL source: http://www.humanite.fr/tribunes/l-ile-de-beaute-liberee-par-ses-partisans-548295
La Corse 
libérée par ses partisansen en octobre 1943
Tag(s) : #Histoire