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Stage : "Moi, j’appelle cela de l’exploitation" 

 

 

 

Article paru dans La Marseillaise du mercredi 28 juillet 2010

 


L’anonymat est de mise dans les témoignages sur ces exploitations des temps modernes. photo RT
L’anonymat est de mise dans les témoignages sur ces exploitations des temps modernes. photo RT

La rémunération et l’intérêt sont les deux pierres angulaires d’un stage. Difficile de conjuguer les deux. Dès lors, cette expérience prévue pour appliquer l’enseignement reçu pendant l’année, permet surtout de découvrir ce qu’est… l’exploitation.


« Soyons clair : à partir du moment où je disais qu’il s’agissait de stage non rémunéré les portes s’ouvraient ». Valérie a 40 ans, est en reconversion professionnelle et donc rémunérée par ailleurs. Comme dans la formation initiale, la formation continue prévoit un stage. De 3 mois.. Comme Laure - 30 ans - ou Soraya - 26 ans - Valérie témoigne volontiers. Mais les jeunes femmes n’ont de cesse de prendre des précautions : pas de nom, pas d’infos trop précises sur le cursus, rien sur l’entreprise où est fait le stage… Car c’est lui qui valide la formation. Pas question de prendre des risques, donc.
Pour son stage dans le secteur « sanitaire », Valérie a travaillé très en amont. En bonne commerciale qu’elle était avant sa reconversion, elle a téléphoné à toutes les structures susceptibles de l’intéresser. « Sous prétexte d’avoir un nom à qui adresser ma demande, je vérifiais s’ils prenaient des stagiaires pour éviter les candidatures spontanées stériles » expose la jeune femme. Un premier résultat encourageant puisque sur les quinze demandes, seules deux ont refusé. Son choix n’a alors pas les opportunités professionnelles qui pouvaient découler du stage, mais l’intérêt du travail à réaliser. « J’avais envisagé cela comme le moyen de me faire une jolie carte de visite pour mes prospections ultérieures… » développe encore Valérie, avant de rajouter en secouant ses boucles noires « quelle idiote j’ai fait… » Car rien ne s’est passé comme prévu, ni comme écrit sur la convention. Ses missions se sont multipliées au fur et à mesure que les titulaires partaient en vacances. « La structure fonctionne en sous-effectif permanent. Les gens ont beau travailler, ils ne peuvent rien finir. Dès lors, on m’utilise pour combler, aider… » C’est ainsi que sa mission première s’est peu à peu vidée de sa substance. « Au final, mon boulot est celui d’une secrétaire… et je ne pourrais rien en faire ». Sans compter le stress difficilement camoufable. C’est ainsi que Valérie arrive avec 20 minutes de retard à cause d’une réunion qui s’est éternisée et ne cesse de regarder sa montre pour ne pas dépasser les 30 minutes qu’on lui autorise comme pause déjeuner.

La seule différence avec le salarié se voit à la fin du mois


Pas plus d’avancée dans le compte-rendu de stage de Laure. « Impossible ! » lâche la pétillante jeune fille, « avec les heures que je fais ! » Tout en sourire, Laure intervient avec un bonheur certain dans le secteur de la culture pour un master 2 fait sur le tard après une réorientation. Mais si Laure aime ce qu’elle fait, cela ne l’empêche pas d’être extrêmement critique sur les conditions dans lesquelles son stage se déroule. « Rien n’est respecté. On est censé faire 35 h. J’arrive à 9 heures et ne repars jamais avant 18h30, 19h. Au plus fort moment de l’événement qu’organise cette structure, je rentrais chez moi à 2h du matin. On a droit à 2,5 jours de repos par mois. On ne m’a même pas proposé de prendre un jour pour récupérer. C’est simple, moi j’appelle cela de l’exploitation ». Sans oublier l’argent, puisque Laure a du essuyer plus d’un refus avant de trouver la structure qui acceptait de payer les malheureux 417 euros. « Je ne pouvais pas faire autrement et en plus, c’est une question de dignité. Ne pas être payée est dévalorisant, comme si mon travail n’était pas important, qu’il ne servait à rien. Or, c’est faux… » Laure a en effet vite compris qu’il y a quasiment un poste destiné aux stagiaires, en emploi que les finances ne permettent pas de pourvoir. « La seule différence entre un salarié et nous se voit à la fin du mois. Au niveau du boulot au quotidien, des prises de décision… c’est pareil » estime la jeune fille. Le seul luxe qu’elle s’est octroyée est de rester vigilante au contenu. « J’avais trouvé un stage dans une structure qui pour moi était très intéressante mais les actions proposées ne l’étaient pas du tout, ne relevaient pas d’un master » avec un joli sens de la formule elle conclut « Je ne voulais pas de ces stages où l’on a des rapports très proches… avec l’imprimante ».


Un double discours


Soraya n’a pas eu cette chance. « J’étais spécialisée en droit d’auteur et j’ai vite fait le tour des avocats susceptibles de me recevoir si l’idée était de mettre en application ce qu’on avait appris en cours. Tout le monde a refusé ». En master 1, elle a pu se passer du stage pour valider sa formation mais depuis son passage à la case Pôle emploi, elle se heurte à des systématiques « manque d’expérience ». « Mais il y a un véritable double discours sur ces stages. A Pôle emploi, on nous encourage à trouver le biais pour pouvoir en faire tout en disant que ce n’est pas reconnu comme expérience professionnelle et en nous invitant même à mentir par omission sur notre CV en indiquant pas explicitement que c’est un stage ». Certaines de ces amies ont pourtant joué le jeu, intégrant un D.U. qui n’a de diplôme que le nom et qui ne sert qu’a donné un cadre légal à des stages. « Elles sont généralement sont montées à Paris, mais souvent elles ont du « lâcher » sur le contenu, acceptant des postes n’ayant pas grand chose à voir avec leur formation. Pour deux d’entre elles, cela a abouti à un emploi, mais une autre s’est faite virée en plein stage. Il n’y a pas de règle ».


Reportage Angélique Schaller
Photos : Robert terzian

 

Tag(s) : #Société