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Article paru samedi 29 mai 2010 dans L’Humanité des débats

Rapports France-Afrique : un changement d’ère ? " Un demi-siècle 
de non-souveraineté "

Odile Tobner, présidente de l’association Survie


Prévu d’abord à Charm el-Cheikh en Égypte, pour sortir de l’enfermement francophone, le sommet des chefs d’État africains organisé par Nicolas Sarkozy se tiendra tout bonnement à Nice, les 31 mai et 1er juin, dans la meilleure tradition françafricaine. Ces grand-messes servent à mesurer l’attrait ou la contrainte exercés par le pouvoir français sur les États africains. Il y a en effet les chefs d’État africains qui ne sauraient être absents, les Bongo fils, Sassou Nguesso, Biya, Déby, Compaoré, Gnassingbé, dont le pouvoir despotique s’appuie sur le soutien inconditionnel de la France. Ils peuvent truquer les élections, assassiner les opposants, massacrer les manifestants, emprisonner les journalistes, Paris n’y trouvera jamais rien à redire. Cela vaut bien une messe. On fermera les yeux sur l’origine putschiste de certains présidents, de Guinée, du Niger. Après tout ils ne sont guère moins légitimes que des dictateurs issus d’urnes douteuses, et ont souvent beaucoup plus de popularité chez leurs compatriotes. Un certain nombre de présidents d’Afrique anglophone et lusophone se laisseront sans doute séduire, même si on tient à l’écart quelques pestiférés comme le Soudan et le Zimbabwe. En effet, l’Angola, le Nigeria et l’Afrique du Sud offrent des marchés émergents prometteurs. La France va chercher ailleurs en Afrique ce qu’elle n’a pas suscité dans son ex-empire colonial, resté, sous coopération française, à la traîne du développement, des marchés en expansion avec des clients dont le pouvoir d’achat augmente.

Ce 25e sommet franco-africain permettra de mesurer l’adaptation de la politique française à l’évolution d’un continent qui est le théâtre de profonds changements. La stagnation de la plupart des États francophones subsahariens, particulièrement en Afrique centrale, figés dans un immobilisme dénommé «  stabilité  » par ceux que cette situation arrange, oligarchies corrompues et multinationales prédatrices, leur régression dans la pauvreté constituent un terreau explosif dont on ne pourra éternellement contenir la fermentation par une politique de répression, seule option soutenue aveuglément par la France. Il va falloir trouver un nouveau discours politique. On ne peut pas à la fois soutenir que l’Afrique n’est d’aucun intérêt pour la France, thèse exprimée par le candidat Nicolas Sarkozy à Bamako, et soutenue par tout un monde médiatique, politique et financier, et pousser les hauts cris devant la ruée mondiale vers l’Afrique. La Chine en Afrique est devenue la tarte à la crème de tous les commentateurs africanistes patentés. Ce discours fait florès dans l’opinion. Les plus naïfs s’inquiètent du sort des Africains, les plus malins avouent qu’on aurait tort de ne plus se servir pour laisser les autres le faire. Personne ne remarque l’énormité paternaliste de ce discours qui dénie purement et simplement aux Africains la compétence à s’occuper de leurs propres intérêts. S’inquiète-t-on de l’entrée des Chinois au Canada ou en Australie  ? On pense que ces États sont en mesure de gérer leur politique. A-t-on peur que les Chinois ne viennent exploiter nos forêts et nos mines  ? L’hypothèse prête à sourire. Nous sommes maîtres chez nous. Pourquoi tout le monde peut-il venir se servir en Afrique  ? C’est que les chefs d’État bradent les ressources de leurs pays pour un plat de lentilles.

Finalement, cela ne sert qu’à mettre en lumière le scandale d’un demi-siècle de non-souveraineté, de non-développement dans des pays maintenus sous tutelle qui se sont vidés de leurs richesses au profit de multinationales étrangères qui, elles, ont décuplé leur puissance. On va ensevelir cette cruelle réalité sous des discours confits en bons sentiments et totalement vides de sens. On rêve de la parole souveraine d’un nouveau Sankara pour dire l’Afrique sans fard et sans complaisance.

Tag(s) : #Politique