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Ne laissons pas confisquer le 1er Mai par Sarkozy et Le Pen L’appel unitaire des organisations syndicales (CFDT, CGT, FSU, Solidaires, UNSA) aux manifestations du 1er mai prend une autre résonance après l’annonce, par Nicolas Sarkozy, d’un rassemblement le même jour pour fêter « le vrai travail ».

« Vrai travail » and co. Au secours, Pétain revient !
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Après la « France qui se lève tôt » de 2007, voici donc le « vrai travail » de 2012.

Nicolas Sarkozy entend le fêter le 1er mai, à l’occasion d’un très grand rassemblement :

  • « Le 1er mai, nous allons organiser la fête du travail, mais la fête du vrai travail. »

L’idée est à peu près la même qu’avec la France qui se lève tôt : trier le bon grain de l’ivraie, les bons Français de ceux qui se lèvent tard, ou qui sont payés sans travailler (les « assistés ») ou qui font semblant de travailler (le « faux » travail, donc).

L’époque où il fallait être un « vrai Français »
L’expression a une petite odeur rance. D’où vient-elle ? Une époque où il fallait être un « vrai Français », où la devise nationale commençait par le mot « travail ». Ou le vrai travail était le travail de la terre, vraie elle aussi (elle ne « mentait pas »).

Le maréchal Pétain est le premier dirigeant politique de droite qui ait tenté de récupérer le 1er mai. Ce jour-là était aussi la saint-Philippe … Le 24 avril ( !) 1941, il a décidé de rendre férié cette journée-là, espérant rallier les ouvriers. Le 1er mai de cette année, il déclarait à ceux de Commentry (Allier) :

  • « Le 1er mai a été, jusqu’ici, un symbole de division et de haine. Il sera désormais un symbole d’union et d’amitié, parce qu’il sera la fête du travail et des travailleurs. Le travail est le moyen le plus noble et le plus digne que nous ayons de devenir maître de notre sort. »

L’églantine (rouge comme le sang des révolutionnaires et ouvriers) est alors remplacée par le muguet (blanc comme le lys).

Une fête de gauche tordue par l’extrême droite
Après la guerre, la fête est redevenue « républicaine » – le muguet a réussi à survivre, cependant.
Mais le 24 avril ( ! !) 1988, au soir du premier tour de la présidentielle, Jean-Marie Le Pen a annoncé qu’il allait célébrer à sa façon le 1er mai, décrété « fête du travail et de Jeanne d’Arc », celle-ci étant dans la mystique de l’extrême droite, depuis toujours, l’incarnation de la résistance à l’étranger (Robert Brasillach, auteur apprécié par Jean-Marie Le Pen, écrivait dans Je suis partout, le 12 mai 1944 : « Jeanne appartient au nationalisme français dans ce qu’il a de plus réaliste, de plus profond et de plus attaché à la terre. »)

Depuis, chaque année, le FN organise ce rassemblement directement inspiré du pétainisme, donc. Marine Le Pen a repris la tradition : elle était l’an dernier la star de la fête, sur le podium installé au pied de la statue de la Pucelle, rue des Tuileries.

Une campagne qui empeste les années 40

 
L’odeur des années 40 est là, bien présente ; elle ne cesse d’empester cette campagne.

  • en février, un député a accusé le ministère de l’intérieur Claude Guéant de s’appuyer sur des idéologies qui ont conduit aux camps de concentration ;

  • le même mois, Claude Guéant a qualifié le FN de « nationaliste » et « socialiste », histoire de monter qu’il n’était pas le vrai méchant ;

  • puis Arno Klarsfeld, soutien de Sarkozy, a pris la défense de Guéant en accusant le FN d’avoir pour programme une réhabilitation du Maréchal.

Au secours, Pétain revient ! Ce n’est pas la faute de la mondialisation, de la « France qui souffre », de la « peur du déclassement » , des faiblesses du pouvoir d’achat ou de la montée du chômage…
C’est la faute des réponses qu’apporte le pouvoir à toutes ces réalités. En glorifiant « l’identité nationale » et le « vrai travail », en affirmant que « toutes les cultures ne se valent pas », en se vantant de sa chasse chiffrée aux immigrés, il ne devait pas s’attendre à autre chose.
Source Rue 89

Un peu d'histoire

Pour celles et ceux qui se demandent d'où provient l'expression de " vrai travail" annoncé par le président sortant :
Cette affiche a été placardée un peu partout en France à l'occasion du 1er mai 1941. Edifiant !


Le 1er mai, "fête du travail" ? Comment ce jour a été instrumentalisé en politique

L'origine du 1er mai remonte à 1886, lorsque des ouvriers américains, tout particulièrement à Chicago, se sont mis en grève pour demander entre autres la réduction de leur temps de travail. L'initiative a dégénéré en affrontements et a coûté la vie à plusieurs ouvriers. Le mouvement ouvrier international a alors décidé en 1889 de faire du 1er mai une journée revendicative internationale, avec pour objets centraux la question du temps de travail et la journée de 8 heures. Le premier 1er mai célébré en tant que tel date de 1890.

Le mot "fête", un glissement sémantique

Avant la Seconde Guerre mondiale, le 1er mai est donc une grande journée de revendications, de grèves et de manifestations. Le mot "fête" n'y est pas associé, pour une raison très simple : ceux qui voulaient faire grève prenaient le risque de perdre leur place, puisqu'à l'époque il était encore possible de licencier quelqu'un pour ce motif. Il arrivait fréquemment que des salariés qui s'aventuraient à chômer le 1er mai ne retrouvent pas leur place à leur retour au travail. La grande vague de grèves du Front populaire doit d'ailleurs son déclenchement aux renvois d'ouvriers, les 2 et 3 mai 1936, parce qu'ils s'étaient mis en grève le 1er.

La première occurrence du mot "fête" accolé au 1er mai date de 1941, sous Pétain. Voilà pourquoi lorsqu'en 1947 il est décidé d'en faire un jour férié, chômé et payé, le gouvernement prend soin de ne pas lui attribuer le qualificatif de "fête".

Le 1er mai n'est donc pas "la fête du travail". Il n'a été désigné de cette manière qu'une seule fois : à l'époque du gouvernement de Vichy. Il me semble que si l'appellation est revenue, c'est majoritairement par manque de connaissance de l'histoire et parce que cette journée est devenue de plus en plus symbolique, associée aujourd'hui à l'idée d'une fête légale, comme il y en a d'autres dans notre calendrier.

La récupération politique du 1er mai

Pour les organisations syndicales, le 1er mai a cependant toujours un sens de revendication sociale et demeure une journée de manifestation. Elle est néanmoins disputée par d'autres forces. Sur la période récente, le 1er mai a été politisé - au sens politicien du terme - par ceux qui ne sont pas dépositaires de sa tradition. Une tendance accentuée par le fait que cette date tombe entre les deux tours de l'élection présidentielle.

A partir de 1988, après les 15% de Jean-Marie Le Pen au premier tour de la présidentielle, le Front national décide d'organiser un rassemblement le 1er mai, - oubliant au passage que la fête de Jeanne d'Arc, qui correspond à la libération d'Orléans, se situe le 8 mai 1429 et non le 1er.

Cette année, nous assistons à un événement tout à fait inédit :
l'organisation d'une forme de contre-manifestation le 1er mai par un représentant en exercice du pouvoir, qui plus est membre de la droite républicaine.

Il s'agit-là d'une instrumentalisation très pernicieuse de cette journée du 1er mai. On peut noter d'une part l'utilisation rocambolesque de l'expression "vrai travail" et d'autre part le symbole que représente ce contre-rassemblement à l'égard des syndicats, déjà violemment attaqués par Nicolas Sarkozy - comme l'ensemble des corps intermédiaires - lors de sa campagne. On sait bien qu'une partie de l'électorat FN est très sensible au discours anti-syndicats.

Ces deux éléments, qui vont se prolonger mardi sous la forme d'une contre-manifestation, forment un précédent assez illustratif d'une forme de glissement du champ démocratique et politique en France.

Tag(s) : #Société