Pas évident de s’attaquer à un monument de la poésie universelle de la trempe de Mahmoud Darwish. Poète, Palestinien, il a été l’une des figures de proue de la poésie contemporaine,
au-delà des étiquettes, au-delà de la volonté d’une poignée de recouvrir ses vers libres d’un linceul nationaliste. Darwich était un combattant, un combattant de la poésie, un combattant de la
liberté, un poète universel et ses vers parlaient à tout un chacun, portant au plus profond d’eux les stigmates indélébiles de « l’exil concentré », la douleur de l’exil, jamais comme
un fardeau, toujours comme un flambeau. Poète de la terre, « notre ciel concret, notre ciel inversé », la terre chez Darwich communiait avec le cosmos ; elle était « aussi
la terre du monde ». C’est flagrant dans le premier poème choisi par Rouabhi, le « Discours de l’Indien rouge ». C’est Elias Sambar qui fit lire un jour à Darwich le texte de
Seattle, le grand chef Sioux, lui suggérant « d’imaginer une sorte de réponse ». Et les mots de Darwich retrouvent naturellement l’empreinte de ceux laissés par le vieux Sioux, le
chemin de l’exil, de combats perdus d’avance parce qu’inégaux, la solitude et la douleur intérieure. Et les mots sont violents et tendres, déstabilisants à force de visions esquissées d’une
Histoire qui avance, comme à tâtons. « Ainsi nous sommes qui nous sommes dans le Mississipi. (…) Ô maître des Blancs, seigneur des chevaux, que requiers-tu de ceux qui parlent aux arbres
de la nuit ? »
Ainsi commence ce long poème que Mohamed Rouabhi dit, dans des habits blancs qui se confondent avec le fauteuil sur lequel il est assis. Seul le visage est éclairé, d’un blanc violent comme les mots qu’il prononce, les uns après les autres, dans un silence assourdissant ; et le visage exprime ces questions éternelles qui parlent du sens de la vie, de la perte de ses frères, de l’injustice, de la guerre pour la terre. Combat inégal selon que l’on soit fort ou non, armé ou pas. Que l’on porte l’amour ou la haine de l’humanité au fond de soi. Selon que l’on piétine la terre et les hommes sans état d’âme. Et lorsque les mots ne suffisent plus, les gestes les esquissent dans un ballet aérien d’une grande pudeur, et c’est troublant, fascinant. On entend chaque respiration, chaque battement de cœur. On distingue les mots de Darwish et on devine ceux de Seattle, répons à deux voix qui finissent par écrire un cantique païen bouleversant.
Changement de décor. Une chambre, un lit, une simple table de chevet. Depuis la fenêtre, la mer. Beyrouth, milieu des années soixante-dix. « Une Mémoire pour l’oubli ». Le poète tourne en rond tandis que le bruit sourd des bombardiers israéliens s’avance sur la mer qui revêt des reflets métalliques. Prison, double prison. Darwich vit ce double enfermement, cet exil dans l’exil avec une philosophie déconcertante. Qu’est-ce que résister ? De là où il est, de là où il parle. Prendre les armes… Résister, c’est braver ces bombes qui tombent au hasard sur la ville, descendre acheter son journal, préparer un café, allumer et savourer la première clope du matin. Darwich/Rouabhi tournent en rond dans cette chambre et les murs disparaissent peu à peu, au fur et à mesure que la parole du poète, pleine de bon sens, dit le désir de vivre, plus que tout. Et l’on se surprend à rire comme Darwish rit de lui, avec une bonhomie et un dandysme détonnant. Et la force du poète est là, dans cette capacité de sublimer le quotidien, les gestes simples, de les transcender. Cette poésie est non seulement un acte de résistance : elle est un défie à l’inhumanité, à la barbarie, un cri civilisateur. « J’ai attendu d’en avoir fini avec les souvenirs du poète. J’ai attendu d’en avoir fini avec la mort du poète » écrit Mohamed Rouabhi. Darwich est mort il y a un an de cela. Ses vers continuent de vivre, de respirer et nous accompagnent. Ici, là-bas. A jamais.
Marie-José Sirach
« Darwich, deux textes » par Mohamed Rouabhi. Jusqu’au 22 novembre à la Maison de la Poésie, Passage Molière, M Rambuteau, les Halles. Res (indispensable) : 01 44 54 53 00 ou www.maisondelapoesieparis.com
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