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Article paru dans La Marseillaise du vendredi 31 août 2012

Il y a un an, François Hollande s'était déplacé sur le site de Gémenos pour soutenir les Fralib Photo archives SC

Il y a un an, François Hollande s'était déplacé sur le site de Gémenos pour soutenir les Fralib Photo archives SC

La rencontre de ce vendredi 31 août à l’Elysée entre les Fralib et les conseillers du chef de l’Etat est attendue depuis des mois. Depuis ce jour où François Hollande s’était déplacé à l’usine.

A l’époque, il était candidat PS et s’était avancé sur la légitimité de la lutte, la validité du projet alternatif des salariés, les relations entre Etat et multinationales et le rachat de la marque Eléphant. Depuis le 6 mai, les contacts ont été réguliers. Le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg a mis ses services sur le dossier. Les avancées sont notables : vocation industrielle du site (après le rachat par la communauté urbaine de Marseille), reprise des machines, implication des collectivités, affinement du projet des salariés... Des questions restent en suspens et non des moindres : comment faire pour que Unilever cède la marque Eléphant et que la coopérative démarre ? Et quelle(s) voie(s) emprunter (négociation, loi...) ? Autant de questions auxquelles l’Etat devra répondre. Vite car la lutte dure depuis plus de 700 jours.

Génèse
Le conflit était-il prévisible ?


La lutte déclenchée en septembre 2010 est le énième mouvement d’une longue série sur le site de Fralib Gémenos. Mais c’est la première directement contre la fermeture de l’usine. Jusque-là, les salariés avaient porté haut et fort des revendications sur les salaires, les qualifications ou les conditions de travail.
Le fort taux de syndicalisation dans l’usine a permis de mobiliser sans attendre face au géant de l’agroalimentaire. Depuis plusieurs années, les salariés dénonçaient la politique économique et de management menée sur le site, depuis la mini délocalisation de l’usine de Marseille vers Gémenos, mais surtout depuis la fermeture d’un site de production Fralib au Havre. Les syndicats CGT et CFC-CGC n’ont eu de cesse depuis de contester le plan mondial déployé par Unilever à l’échelle de la planète en jouant au Monopoly avec les sites, les salariés, les marques, les volumes de production et la fiscalité.


Infrastructures
Comment conserver le terrain et l’outil de travail ?


Obstacle majeur à la réalisation du projet porté par les salariés, la préservation du site et de l’outil industriel est en passe d’être dépassé. Répondant à l’appel des Fralib, la Communauté urbaine Marseille a annoncé au début de l’été son intention de préempter pour 5,3 millions d’euros le terrain actuellement détenu par une SCI. Un acte qui aura poussé Unilever à céder pour l’euro symbolique tous les équipements de l’usine sur lesquels les salariés avaient veillé nuit et jour craignant un « déménagement surprise ». Après l’annonce du report de la vente pour « raisons techniques », Laure-Agnès Caradec, présidente du groupe de droite à MPM, n’a pas tardé pour tancer le président de l’institution et dénoncer une « utilisation partisane des fonds publics ». Quant au patron de Sibell, qui avait des vues sur le site pour y installer une usine de chips, il a cru pouvoir réactiver son projet. Mais mercredi, MPM annonçait la signature définitive de l’acte de vente pour le 5 septembre, mettant ainsi fin aux polémiques.


Economie
Le thé et l’infusion sont-ils des marchés prometteurs ?


La France produit 10 000 tonnes annuelles d’infusions et de thés aromatisés à l’intention des pays de l’Europe de l’Ouest. La Grande Bretagne, quant à elle, se taille la grosse part du gâteau avec le thé noir.
Cependant, depuis une dizaine d’années, Unilever a tiré la qualité des produits made in France vers le bas. En abandonnant notamment le recours aux arômes naturels pour les remplacer par des granulés chimiques. Or, les salariés de Fralib ont toutes les compétences nécessaires, ainsi que les outils, pour revenir à une production de qualité. Unilever s’étant aligné sur les marques des distributeurs, l’espace est libre pour répondre aux exigences croissantes des consommateurs.
L’ambition des salariés ne s’arrête pas là. Ils soulignent aussi que la voie est libre pour une diversification de la production. Avec les plantes aromatiques ou médicinales, la Scop qu’ils souhaitent faire démarrer pourrait s’offrir de nouveaux débouchés qui profiteraient aussi aux producteurs locaux.


Marketing
Pourquoi vouloir absolument
conserver la marque Eléphant ?


Rien ne s’oppose à la création d’une autre marque. Mais ils tiennent à celle-ci tout d’abord parce qu’elle fait partie du patrimoine local et national. Avec une présence sur le territoire de 120 ans, elle a acquis une notoriété certaine, dès sa production au sein de l’unité de la rue Camille-Flammarion et sa commercialisation dans un magasin de la rue Curiol à Marseille. Plusieurs générations de salariés ont contribué à cette notoriété.
Il est clair qu’aujourd’hui Unilever veut tuer cette marque, la faire basculer vers Lipton, sa « marque milliardaire ». A l’heure actuelle, les deux griffes sont présentes sur les boites de thé Lipton. Pas besoin d’être devin pour comprendre que c’est la marque Eléphant qui est promise à la disparition.
Cependant, les salariés tiennent à ce que le groupe assume toutes ses responsabilités en leur cédant ce qui leur revient. La fermeture du site de Gémenos ne pouvant se justifier par des motifs économiques, comme l’a relevé l’Inspection du travail, aucune raison que l’Eléphant quitte les lieux. Mais surtout, ils veulent donner à leurs luttes de 704 jours une dimension beaucoup plus large : faire stopper le vol des compétences en ayant le courage de s’opposer à ces multinationales qui détruisent l’emploi et les hommes. Ils veulent être parmi les premiers à donner un coup d’arrêt.


Fournisseurs
Quels rapports avec les producteurs ?


Les salariés, dans leur projet de reprise, ont toujours affiché leur volonté, dans un souci d’une production de qualité, de s’adresser à des agriculteurs locaux et d’instaurer d’autres rapports avec les producteurs de thé des pays voisins. Pour eux, l’avantage de la création d’une Scop, sans le poids négatif des actionnaires, favorise cette perspective.
D’ailleurs, il y a une quinzaine d’années, les plantes aromatiques provenaient de la région, notamment du Vaucluse, alors qu’Unilever a mis fin à cette pratique et s’est tourné vers des producteurs d’Europe de l’Est. La production locale de thym était alors de 400 tonnes par an, alors qu’elle peine aujourd’hui à atteindre les 10 tonnes. La remise en vigueur de circuits courts pourrait inverser cette tendance.
En ce qui concerne le thé, le récent voyage d’Olivier Leberquier au Vietnam s’est avéré fructueux puisque le délégué syndical CGT a fait état d’énormes possibilités d’approvisionnement. Pour les Fralib, il s’agit d’instaurer des rapports équitables avec ces producteurs, sans céder à la pratique capitaliste de la spéculation et avoir recours au moins disant, au détriment de la qualité et des conditions de vie de ces producteurs.


Multinationale
Qui est le groupe Unilever ?


Propriétaire de l’usine Fralib, Unilever est un mastodonte des produits de consommation courante. Géant néerlando-britannique, le groupe est premier producteur de thé au monde avec notamment la marque Lipton. Il est très implanté dans l’alimentaire (Alsa, Amora, Knorr, Carte d’Or, Éléphant, Fruit d’Or, Magnum, Maille, Maïzena, Miko...) mais aussi dans le secteur des produits d’hygiène (Axe, Dove, Rexona, Signal, Timotei...) et enfin bien positionné dans les produits ménagers (Cajoline, Cif, OMO, Persil, Skip, Sun...) Selon une étude de la société SAP, les marques du groupe Unilever sont consommées par environ 2 milliards de personnes chaque jour.
En 2011, la multinationale a engrangé 4,25 milliards d’euros de profits et brassé 46,5 milliards de chiffre d’affaires. Les 182 salariés de Fralib sont une goutte d’eau parmi les 171 000 employés du groupe. Pourtant, leur lutte a pesé sur l’attitude d’Unilever depuis l’annonce de la fermeture de l’usine de Gémenos, rentable mais pas assez à son goût. Des premières propositions de reclassements pour certaines en Pologne ou en Belgique, à la cession de l’outil pour l’euro symbolique, un long chemin a été parcouru.
Mais pour l’heure, les responsables de la multinationale, Paul Polman son patron en tête, continuent de juger « non-viable » le projet alternatif des salariés.


Partenariats
Quels acteurs pour le redémarrage et la pérennisation de l’activité ?


Outre l’exigence de cession de la marque Eléphant, les salariés ont affirmé leur volonté, pour assurer une reprise harmonieuse de l’activité, de voir Unilever, dans un premier temps, assurer à la nouvelle société des volumes de sous- traitance suffisants pour faire face aux premiers mois de fonctionnement de la coopérative. A ces deux revendications, Unilever a depuis toujours opposé une fin de non-recevoir.
Les salariés se sont tournés vers la recherche de formes de partenariats compatibles avec leur projet et complémentaires de la coopérative.
A ce jour, deux volontaires se sont présentés, dont les salariés ont pu estimer le sérieux de leur proposition de contribution à la relance de l’activité : Yves Stunic, cadre de l’agroalimentaire proposant de se tourner vers les marques de distributeurs et les premiers prix ; Jean-Pierre Jouve, ancien cadre dirigeant de Lustucru, dont le projet s’articule autour de la marque Eléphant et qui assure pouvoir injecter 15 millions d’euros pour participer au projet de Scop et assurer une production de 2 000 tonnes et créer 30 à 60 emplois.


Mode de production
Pourquoi avoir privilégié le modèle de Scop ?


Les salariés ont toujours affirmé qu’ils étaient ouverts à toute forme juridique, dans la mesure où cela favoriserait la sauvegarde de l’outil industriel et l’emploi. Mais en dernier ressort, c’est la forme d’une société coopérative qui s’est imposée : c’est parce qu’ils ont su créer un collectif que les salariés ont pu lutter avec une telle intensité contre Unilever. C’est la détermination de ce collectif fort qui a contribué à imposer le projet de coopérative.
Depuis la reconnaissance de la viabilité de ce projet par Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif, Unilever s’est opposé à toute tentative de contact susceptible de favoriser la reprise. Malgré cela, des rapprochements ont été effectués avec des industriels dont les offres de participation sont tout à fait complémentaires du fonctionnement d’une coopérative : l’un tourné vers les marques de distributeurs, et l’autre axé sur le rachat de la marque Eléphant. C’est dire que ce qu’ont construit les salariés depuis deux ans est de plus en plus reconnu, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat.
Sur le plan du fonctionnement, les représentants du personnel affirment que 103 salariés pourraient faire tourner la nouvelle entreprise.


Politique
La loi actuelle est-elle suffisante ?


Oui. Elle prévoit les coopératives ouvrières. Les structures qui relèvent de l’économie sociale et solidaire pèsent près de 10% dans l’emploi régional en Paca.
Néanmoins si une loi interdisait les licenciements boursiers, c’est-à-dire ceux pratiqués par une entreprise bénéficiaire, les Fralib n’auraient pas reçu leurs lettres recommandées.
Il n’aura manqué que quelques voix de Radicaux de gauche à la proposition de loi communiste déposée en ce sens dès le basculement à gauche du Sénat. Les parlementaires du Front de gauche ont annoncé leur volonté de la déposer à nouveau, cette fois à l’Assemblée nationale qui, entre temps, a changé de couleur. Reste à savoir si les socialistes désormais au gouvernement l’approuveront comme ils l’avaient fait à la Haute assemblée avant la victoire de François Hollande ?
D’autre part, l’établissement par la loi d’un droit de préemption des salariés en cas de cession de leur entreprise comme le propose l’association « Agir pour une économie responsable » rendrait prioritaire les projets alternatifs portés par les salariés.

Gérard Lanux, Léo Purguette
et sebastien Madau

Les fralib à l'Elysée: rencontre au sommet

Tag(s) : #Economie