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Article paru le 30 mars 2010 dans l'Humanité


tribunes & idées


"Je tue plus que la guerre" Je suis
 la première cause de mortalité


Par Alain Boinet, Directeur général et fondateur de Solidarités International.


Je suis l’eau non potable  ! Les humanitaires savent par expérience l’importance vitale de l’eau potable et de l’assainissement pour les populations en danger, dans les situations de conflit et de catastrophe. C’est cette réalité cruelle dont nous avons voulu informer nos concitoyens, à l’occasion de la Journée mondiale de l’eau du 22 mars, créée à l’initiative des Nations unies. En effet, lors d’un sondage d’opinion réalisé en mars 2008 par l’institut LH2 à l’initiative de Solidarités International, nous avons découvert avec stupeur que seulement 1% des Français savaient que l’eau insalubre et les maladies hydriques qu’elle véhicule (choléra, typhoïde, hépatite, trachome, malaria, diarrhée…) constituaient la première cause de mortalité dans le monde aujourd’hui.

C’est une véritable hécatombe qui se produit silencieusement, sans que cela se sache et permette ainsi la mobilisation des moyens indispensables par les décideurs politiques. Les chiffres sur cette mortalité sont difficiles à établir. Ils oscillent entre 8 millions de victimes, chiffre cité dans un rapport publié en 2004 par un groupe d’experts internationaux piloté par Michel Camdessus, ancien directeur du FMI, et 3,6 millions, selon des estimations récentes, dont 3 millions de jeunes de moins de quinze ans. Parmi eux, 1,5 million d’enfants meurent chaque année de maladies diarrhéiques.

Il n’y a pas de doute, l’eau non potable tue plus chaque année que toutes les guerres. Que faisons-nous  ? Pourtant, contrairement à des fléaux comme le cancer et le sida, qui nécessitent des traitements indispensables, lourds et coûteux, et des recherches médicales constantes, le remède à la mortalité due à l’eau insalubre est simple. Il suffit d’apporter l’eau potable, l’assainissement et une hygiène de base. Il y a encore aujourd’hui 900 millions d’êtres humains qui n’ont pas accès à l’eau potable et 2,5 milliards qui n’ont pas accès à l’assainissement. De surcroît, 3 milliards de personnes n’ont pas accès à un robinet d’eau chez eux ou à proximité immédiate, et ce sont probablement des milliards de personnes qui utilisent de l’eau dont la qualité sanitaire est inconnue, comme le souligne Gérard Payen, conseiller pour l’eau et l’assainissement du secrétaire général des Nations unies.

Et pourtant, il n’y a pas de fatalité. Des solutions existent, reste à les mettre en pratique. C’est ce que fait tous les jours une association humanitaire comme Solidarités International dans une quinzaine de missions de par le monde, comme tant d’autres ONG. Ici, nous installons des réservoirs et des robinets ravitaillés par camions-citernes, comme à Port-au-Prince actuellement, là nous aménageons pour les sécuriser des sources d’eau potable, comme au Burundi, ailleurs nous opérons des forages profonds équipés de pompes manuelles, comme dans la banlieue de Kaboul, ailleurs encore nous réhabilitons une station de traitement de l’eau pour lutter contre le choléra, par exemple en RDC. Tout cela est réalisé avec le concours des populations et fonctionne, pour être pérenne, grâce à des comités de gestion de l’eau comme de l’assainissement, étroitement coordonnés, tant ils interagissent l’un sur l’autre quand le manque d’hygiène devient la source de l’eau insalubre. Il est ainsi démontré que quand on le veut on peut faire reculer, voire enrayer cette hécatombe silencieuse, y compris dans les situations
difficiles.

Pour atteindre les objectifs du millénaire des Nations unies visant à réduire de moitié la pauvreté dans le monde d’ici à 2015, en particulier en Afrique, il s’agit de se doter des moyens nécessaires et, partant, de la volonté politique de les placer en tête des priorités de l’agenda international et local. En effet, si l’aide publique internationale pour l’eau est d’environ 6,4 milliards de dollars, moitié en dons et moitié en prêts, c’est près de 4 milliards de dollars de plus qu’il faut chaque année pour atteindre simplement les fameux objectifs en 2015 pour lesquels nous nous sommes engagés.

Et c’est d’autant plus urgent pour Solidarités International que le changement climatique affecte maintenant dangereusement la ressource en eau de certaines régions, comme cela se produit notamment au Darfour ou dans la corne de l’Afrique. Ainsi, au nord du Kenya, les précipitations durant l’été 2009 ont été seulement de 20 % de leur niveau normal, un quart seulement des moissons habituellement produites ont été récoltées et plus de 100 000 têtes de bétails sont mortes  !

Il y a donc là une grande cause urgente et notre campagne « Je tue plus que le cancer, je tue plus que le sida, je tue plus que la guerre… je suis l’eau non potable » vise justement à informer nos concitoyens et à « faire bouger » les décideurs politiques pour que les décisions indispensables soient prises, sur le plan financier mais aussi sur les politiques de gouvernance de l’eau des pays les plus vulnérables. Savons-nous que 16 pays très pauvres ont reçu moins d’un demi-dollar US par habitant pour l’eau et l’assainissement, dont le Burundi et le Tchad. Ne pas faire le nécessaire relève d’une sorte de non-assistance à population en danger  !

La France aura la chance et la responsabilité d’accueillir, en mars 2012, le 6e forum mondial de l’eau organisé par le Conseil mondial de l’eau à Marseille. C’est pour elle et pour nous l’occasion de montrer l’exemple par des initiatives fortes de lutte contre l’eau insalubre qui tue à chaque instant, et pour que l’eau soit une source de vie et de développement pour tous.

Tag(s) : #GEOGRAPHIE