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Renoncement(s) : du 10 mai 1981 à la trahison de 1983-1984...

Mitterrand. Rester fidèle, est-ce se sacrifier ? Se sacrifier, est-ce rester fidèle à son esprit de militant, dans toute l’acception du terme ? L’esprit militant, est-ce renoncer à la tyrannie de l’individu, combattre le monstre de l’individualisme, refuser d’exercer sa domination (quelle qu’elle soit) aux dépens de la société ? Pour le dire autrement : aujourd’hui encore, sommes-nous fidèles à la promesse de nos engagements ? Que de points d’interrogation, n’est-ce pas, à l’heure grave où l’on «regarde» droit dans les yeux Mai 81, apologie d’une date lige jusqu’à l’overdose. Avouez. Vous aussi, en sondant le passé, vous en avez profité pour interroger les promesses d’à-venir à la manière d’un cri poussé dans le désert de notre époque : «Peuple de gauche, qu’a-t-on fait de toi?»

Monarque-élu. Le droit d’inventaire ne mérite que devoir d’invention. Car, la «tontomaniaque» actuelle, parfois délirante, ne s’expliquerait pas en authenticité si elle ne racontait le roman d’une histoire nationale plus vivante que jamais. Non pas les circonstances d’une lente et fascinante accession personnelle vers le pouvoir suprême, mais bien cette inexpugnable aspiration à «changer la vie» qui, dans ce vieux pays, nous vient du fond des âges. Ainsi, cette espèce de commémoration datée d’un homme ne nous fera pas occulter qu’elle honore d’abord et avant tout, quoique enfouie dans nos inconscients, la victoire d’une gauche unie par la trace-sans-trace d’un programme commun, bref, quoi qu’on en pense, une référence pour la gauche contemporaine bien au-delà des socialistes eux-mêmes, dont l’idolâtrie sommaire devrait, sinon les inquiéter, du moins les inciter à un sérieux aggiornamento. Trente ans après, en effet, tout semble pour eux re-commencer par l’apparition du spectre, comme dans Hamlet, le prince d’un État pourri… La comparaison s’arrête évidemment là avec notre Nicoléon, dont les réflexes de parrain cocaïné-de-la-haute et les manières de nouveau riche outrancièrement médiacratique ont atténué, estompé, effacé la fonction derrière le voile du bling-bling et des apparences… Longtemps, avec Mitterrand, tout se déroulait dans «l’attente» de l’apparition du spectre. Et le revoilà revenant, plus vivant que mort. Non plus aux «frontières», aux «marges», «à-côté de», mais en réapparition immanente de l’homme «hors» politique mais indissociablement «en» politique «par» et «pour» la politique, en figure de monarque-élu se glissant dans les plis d’institutions qu’il vomissait. Comme s’il fallait renvoyer nos propres impuissances sur Mitterrand lui-même, sur sa personnalisation du pouvoir, sur sa fin de règne, sur sa responsabilité quant à l’évaporation du rêve socialiste (au sens de l’idéal), sur sa maladie érigée en calvaire commun, lui, le dernier Florentin en politique de digne tenue sous les lambris dorés, qu’il nous faut pourtant «rabaisser» au rôle fantasmé de dernier suzerain républicain d’avant la mondialisation… Comment oublier que Mitterrand renonça au discours d’Épinay, abandonna les classes populaires, installa «l'ère» Bernard Tapie et laissa, sans ciller, s’installer l’oligarchie financière caviardée. Et il faudrait encore se taire ?

Trahison. «Le vrai savoir est sédentaire», disait l’élu du 10 mai, qui, dans sa jeunesse, ne détestait pas lire Barrès et Maurras, avant de vénérer, au crépuscule de son existence, Nerval ou Stendhal. La revanche est souvent le moteur de l’histoire. Comment la France insoumise, avec ses «exceptions» nées de la Révolution, du Front populaire et de la Libération, a-t-elle pu se transformer elle aussi en porte-avions de l’empire néolibéral, singeant Reagan et Thatcher dans l’orgie du marché-fou et de la destruction du service public jadis érigé en vision de civilisation ? Et lui ? Comment ce grand initié des Arts et des Lettres, qui méprisait l’argent pour son «capital de destruction de la beauté de la vie», a-t-il pu choisir le coup de frein brutal au changement sous les traits du «tournant de la rigueur»? Ce qui fut présenté comme une «pause», en 1983-1984, enterrait en vérité la volonté de rupture avec le capitalisme, refermant le couvercle sur quelques valeurs fondamentales. Trente ans plus tard, peut-on, doit-on dire que cette «parenthèse libérale» ne s’est pas refermée au cœur de cette gauche-là, qui ne parvient toujours pas avouer que ce chavirement synonyme de tous les renoncements n’était pas qu’une entorse à l’idéal des Mai (68 et 81), mais bien un crime mortel vis-à-vis du peuple de gauche? Le Mitterrand d’Épinay lançait : «Réforme ou révolution ? J’ai envie de dire “ oui, révolution ”!» Et il ajoutait : «Celui qui n’accepte pas la rupture – la méthode, cela passe ensuite –, celui qui ne consent pas à la rupture avec l’ordre établi, avec 
la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste.» Malheur, aux scrupuleux qui aiment l’Histoire. Malheur aux fidèles, surtout.

 

Jean Emmanuel Ducoin

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 13 mai 2011.]
Tag(s) : #Histoire