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Etat des lieux sur les risques liées au chikungunya

 

Article paru dans La Marseillaise du jeudi 29 juillet 2010


Le chikungunya a touché cette année le nord de l'Italie. Photo wikimedia
Le chikungunya a touché cette année le nord de l'Italie. Photo wikimedia

François Taglioni, professeur des universités à La Réunion et Directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) travaille sur les maladies émergentes. Il fait un état des lieux sur les risques liés au chikungunya et à la dengue.


Une centaine de cas de chikungunya a été confirmée à La Réunion selon la CIRE océan Indien (1), entre le 17 mars et le 7 juillet 2010. Nous sommes loin des chiffres relevés pendant l'épidémie de 2005-2006.


Selon vous, quels sont les éléments qui favoriseraient une nouvelle épidémie à La Réunion ?


Les résultats de l’enquête de séroprévalence, menée du 17 août au 20 octobre 2006 à La Réunion, ont fait état d’un pourcentage d’environ 38 % de la population contaminée par le chikungunya, soit autour de 300 000 personnes. Nous sommes donc aujourd'hui en présence d'une population réunionnaise qui est, à plus d'un tiers, "protégée" de l'infection puisque déjà contaminée les années précédentes. Le potentiel de malades est donc de près de 60% ce qui limite le risque d'une nouvelle épidémie de l'importance de celle de 2005-2006. Par ailleurs, les différents acteurs locaux concernés par la lutte contre le chikungunya sont très actifs sur le terrain et cela est aussi favorable au contrôle et à la limitation de la propagation de la maladie.

Quelles ont été les conséquences sur les plans, sanitaire et socio-économique, à La Réunion ?


L'épidémie de chikungunya, largement médiatisée et parfois amplifiée par les médias nationaux et locaux, a éloigné de l'île les touristes européens, qui constituent la quasi-totalité des flux. Quand on connaît l’importance de l’activité touristique pour La Réunion, l’équation devient simple : c’est tout un pan économique de première importance qui a été touché de plein fouet. Au plan local, on a enregistré une baisse de l’activité commerciale à cause de la morosité des ménages et du fait que les consommateurs sont restés chez eux pendant de longs mois pour éviter de se faire piquer. Les arrêts de travail maladie ont atteint un pic fin février 2006 et ont constitué une menace pour les plus petites entreprises, celles qui forment la majorité du tissu des entreprises à La Réunion. Les répercussions socio-économiques négatives dont on vient de faire état, s’inscrivent dans un contexte déjà marqué par la fragilité de ce département d'outre-mer. Au niveau sanitaire, cette épidémie a souligné la vulnérabilité de La Réunion qui, en dépit de son statut de région européenne et française, reste au cœur d’une région très sensible en terme de santé.


Les populations en difficulté ou très précarisées sont-elles plus exposées notamment en terme d'accès aux soins ?


Dans les situations de crise sanitaire, ce sont bien sûr les populations les plus fragiles qui sont les plus exposées et les moins bien prises en charge. Ceci est d'autant plus vrai que le pays est pauvre. Dans le cas de La Réunion, département français, cela est très relatif dans la mesure où l'accès aux soins est ouvert à tous et où le niveau d'infrastructures et de qualifications des soignants est comparable à celui de la métropole. Il n'y a donc pas eu de discrimination d'accès aux soins mais les services de santé étaient simplement débordés durant le pic de l'épidémie où on a enregistré jusqu'à 47 000 cas de chikungunya par semaine début février 2006 !

Est-ce que les autorités sanitaires sont désormais armées pour faire face à une nouvelle crise à La Réunion, comme ailleurs en France ?


Il est certain que l'épidémie de 2005-2006 à La Réunion a permis, grâce à un retour d'expérience mené par les autorités scientifiques, institutionnelles et politiques, de tirer des enseignements précis et pertinents quant à la conduite à tenir face à une crise de cette ampleur. Pour autant, il est difficile de garantir que la gestion d'une épidémie, qui touche en quelques mois plus du tiers d'une population, ne présente pas de limites, notamment durant la phase la plus aiguë qui va se traduire par un grand nombre de malades et un afflux massif vers les centres de soins.

Trente-sept cas importés de dengue et un de chikungunya ont été signalés la semaine dernière par la CIRE-Sud. Le cas autochtone est-il à craindre et pourquoi ?


Pour le chikungunya comme pour la dengue, il y a un risque potentiel de développement de ces deux maladies dans la région PACA voire partout ailleurs où le vecteur, Aedes albopictus, est présent. La transmission autochtone de 160 cas confirmés de chikungunya dans le nord-est de l'Italie, en Emilie-Romagne, au mois d’août 2007 est la preuve que cette maladie peut s’installer hors de la zone intertropicale. Il semble que la maladie se soit propagée à partir d’un voyageur de retour d'Inde et atteint du virus du chikungunya. D’une façon générale, le risque de mondialisation de la maladie est d’autant plus présent que certaines destinations touristiques « traditionnelles » des Français et des Européens sont aujourd’hui touchées par le chikungunya. C'est notamment le cas des îles du sud-ouest de l'océan Indien, des Antilles ou encore de l'Inde et des pays de l'Asie du sud-est. D'ailleurs, n'oublions pas que le paludisme a été éradiqué de Corse, de Camargue ou encore du Morbihan très récemment, au cours de la deuxième moitié du 20e siècle. Pour autant, il ne faut pas céder à la tentation du catastrophisme. La vigilance et la prévention sanitaire restent les meilleures armes contre l'apparition de cas autochtones. De ce point de vue, les services régionaux de santé sont en alerte permanente et la lutte anti-vectorielle est opérationnelle.

Entretien Nathalie Fredon

Cellule interrégionale d’épidémiologie issue de l’Institut de veille sanitaire (InVS)

Tag(s) : #Santé