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L’Editorial de l’Humanité du 31 mars 2010

La valise et la misère


Si la loi permet aux directions de jouer ainsi avec la vie des salariés, alors il faut de toute urgence la changer.

Par Jean-Paul Piérot

Le groupe allemand Schläffer a provoqué un désastre industriel dans la région de Compiègne en fermant le site Continental de Clairoix. Une liquidation qu’aucune raison économique ne motivait. Simplement, le sort des quelque 1 120 salariés dépend des savants calculs au sein du groupe. C’est ainsi que les Conti furent sacrifiés pour permettre à la famille Schläffer de payer des dettes contractées pour des aventures hasardeuses.

C’était il y a un an, la lutte des Conti eut une résonance nationale. L’écho parvint-il jusqu’à l’Élysée ? Le palais paraît insonorisé puisque l’occupant de ces lieux, celui-là même qui dans la campagne électorale présidentielle en 2007 s’était autoproclamé le candidat de la valeur travail, a laissé dans ce coin de la région picarde le même souvenir que dans la vallée de la Fensch. Il avait promis de ne pas abandonner les sidérurgistes de Gandrange. Il y règne maintenant un silence de mort. Le mépris, l’absence totale de considération pour le monde du travail se lisent en toutes lettres sur l’offre adressée par Continental à une partie de ses anciens salariés : des postes rémunérés 137 euros mensuels dans une usine du groupe en Tunisie. Des ouvriers qui ont économisé, ont souscrit des emprunts pour faire construire la maison familiale, qui se sont levés tôt pendant des années et ont accepté de travailler plus, comme disait Nicolas Sarkozy, sont invités à s’exiler pour un salaire de misère. « C’est la loi ! » objecte une direction aussi hypocrite que cynique. Si la loi fait obligation de proposer des reclassements, les entreprises ne sont pas contraintes à faire des propositions aussi scandaleuses. Huit heures par jour à couler des pneus valent un salaire digne, en France comme en Tunisie. Et si la loi permet aux directions de jouer ainsi avec la vie des salariés, alors il faut de toute urgence la changer, établir des critères stricts limitant les différences de rémunération et de conditions de travail.

La stratégie du bras d’honneur s’adapte aux possibilités offertes par la mondialisation. Á l’heure de la directive services, dont la première ébauche était l’œuvre du commissaire européen Bolkestein, les grands groupes ont compris les avantages qu’ils pouvaient tirer des délocalisations. On ferme une usine en France, on installe les machines dans un pays à bas salaires et on est assez magnanime pour permettre aux hommes de suivre les machines et vérifier s’il est vrai que la misère est moins pénible au soleil…. L’Humanité a dénoncé régulièrement ces atteintes aux droits de l’homme. De quelle liberté jouit-on quand un salarié se voit offrir comme seule alternative la valise et la pauvreté ou le Pôle emploi ? L’an dernier, une entreprise textile de Castres proposait à neuf salariés des postes à Bangalore pour 69 euros. Plus généreuse, la société Lemaître Sécurité supprimait une quarantaine d’emplois en France et proposait des reclassements en Inde pour 700 euros. L’équipementier Bosal, dans le Pas-de-Calais, proposait des postes à 400 euros par mois… en Hongrie, pays membre de l’Union européenne.

Ainsi la mise en concurrence des travailleurs, le dumping social s’exercent tous azimuts. Pauvres citoyens de Hongrie qui espéraient de leur entrée dans l’UE en 2004 une harmonisation par le haut des salaires ! Les 137 euros de Continental mettent le gouvernement au pied du mur. Va-t-il continuer à fermer les yeux quand ce patronat voyou s’ajuste avec le droit et piétine la dignité ?


Tag(s) : #Economie