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Les taux, une affaire éminemment politique !

Article paru dans La Marseillaise du Mardi 28 avril 2009
 

Depuis la banalisation du Livret A, toutes les banques drainent l’épargne populaire. (Photo DR)
Depuis la banalisation du Livret A, toutes les banques drainent l’épargne populaire. (Photo DR)
Le taux historiquement bas du livret A, ramené à 1,75% au 1er mai, conjugué à l’élargissement du nombre de banques qui le proposent, posent de nombreuses questions. A commencer par celles de son mode de calcul et de son objectif social.

 

1,75% au 1er mai contre 2,50% actuellement : le taux du livret A n’aura jamais été aussi bas depuis sa création en 1818. Un taux qui, depuis 2004, est censé être dépolitisé et calculé automatiquement en prenant en compte l’indice des prix à la consommation. Mais ce n’est pas la première fois que le gouvernement ne se fie pas au mode de calcul. Au 1er février 2008, il avait ainsi fixé le taux à 3,50% au lieu de 4%. Deux épisodes qui illustrent que la fixation du taux du livret A reste une affaire éminemment politique.
Certes, la crise actuelle pousse à la baisse du taux, comme le souligne l’économiste Dominique Plihon, président du conseil scientifique d’Attac. « On indexe le taux du livret A sur l’inflation. Or, on est actuellement en récession, avec une inflation faible voire même une déflation. Ce qui explique la politique du gouvernement. » Et de poursuivre : « Pour les économistes, il faut raisonner sur la notion de taux d’intérêt réel. Si l’inflation reste inférieure à 1%, 1,75% reste un taux correct. Mais il est peu vraisemblable que l’inflation reste durablement inférieure à 1% ».


Le calcul imprécis de l’inflation. L’économiste relève aussi « l’imprécision du calcul de l’inflation ». « L’inflation perçue est très différente de celle qui apparaît dans les indicateurs. Ce qui nous donnerait un taux d’intérêt égal à 0 ou négatif. Ce qui serait une injustice, une spoliation de l’épargne populaire. »
Dominique Plihon explique en effet qu’il y a « vraisemblablement dans les indicateurs une sur-pondération de certains produits ». « Le panier de consommation n’est pas le même si on gagne 100 000 euros ou 10 000 euros par an. Or, les 50% des ménages qui ont les revenus les plus faibles ne sont pas bien représentés dans les indices. Les achats de biens durables sont sur-représentés. Mais ce sont des biens que les revenus faibles n’achètent pas ou seulement tous les deux ou trois ans. »
A contrario, les indices ont tendance à sous-représenter le coût de l’alimentation. L’inflation calculée n’est ainsi pas celle ressentie par les revenus les plus faibles, qui sont ceux dont la part de l’alimentation dans les dépenses courantes est la plus importante. Et Dominique Plihon de noter : « On a eu une hausse extraordinaire des prix alimentaires l’an dernier en raison de l’explosion des prix des matières premières. Depuis les prix ont diminué, mais on n’a pas eu une baisse symétrique des prix à la consommation. »
L’économiste pointe encore « un certain nombre de trucages » qui viennent fausser le calcul du taux d’inflation. « Des entreprises réduisent le poids d’un produit en laissant le prix inchangé. Du coup, le prix est biaisé. »


Nouvelle donne. Si traditionnellement le livret A sert à financer le logement social, le président de la commission scientifique d’Attac estime qu’aujourd’hui on assiste à « un dévoiement du produit ». « Sous la pression de la Commission européenne, on a banalisé le livret A. Avant, il n’était collecté que par la Caisse d’épargne et La Poste. Ces dernières réorientaient une grande partie de cette épargne vers la Caisse des dépôts et consignations et les collectivités, ce qui permettait d’avoir un taux d’intérêt modéré pour des projets à usage social. Mais les banques ont dénoncé une concurrence déloyale et désormais, depuis le 1er janvier, tous les établissements bancaires peuvent le commercialiser. Seulement, les banques ne sont pas tenues de canaliser cette épargne vers le logement social. Ce qui a considérablement affaibli ces circuits pourtant effectivement utiles », déplore-t-il.
Une nouvelle donne qui n’est que le résultat de choix politiques. « Cela obéit à la logique néo-libérale de la Commission européenne que le gouvernement actuel approuve. C’est une conception éminemment critiquable », dénonce l’économiste.
Dominique Plihon condamne également le comportement des banques dans ce nouveau contexte. « Elles proposent aux ménages des produits à des rendements plus élevés, comme les assurances vie, ce qui pose un double problème. On a moins d’argent orienté vers le livret A et les ménages s’exposent à des risques plus élevés. » Car les banques garantissent un rendement « mais pas la valeur du capital ». « Alors que le livret A a un rendement garanti par l’Etat ! Orienter les ménages vers des produits plus risqués est très dangereux. »


Des profiteurs.
Le président de la commission scientifique d’Attac dénonce aussi « les profiteurs du livret A ». « Les 5% de revenus les plus élevés bloquent leurs fonds le plus haut possible car le placement est net d’impôt. C’est un dévoiement du produit qui est utilisé par des gens qui n’en ont pas besoin. »
Enfin, l’économiste s’interroge sur le comportement futur du gouvernement si, dans quelques mois, la conjoncture incite à une hausse du taux du livret A. « S’il y a une reprise de la croissance en 2010, qui sera à mon avis mécanique et de courte durée, cela va provoquer un goulot d’étranglement, car les entreprises ont arrêté d’accumuler des stocks et d’investir. Donc s’il y a reprise, on aura une tension sur les stocks et les capacités de production, ce qui va faire monter les prix. Est-ce que les pouvoirs publics vont corriger le taux du livret A instantanément ? » Rappelons que dans le cas de l’essence les grands groupes pétroliers agissent très rarement de la sorte.

Décryptage
Serge Payrau


http://journal-lamarseillaise.com/le-fait-du-jour/les-taux-une-affaire-minemment-politique.html
Tag(s) : #Economie