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Société - Article paru le 28 avril 2009 dans l'Humanité


Enquête

Quand la santé publique corrige les inégalités !

Le centre municipal de santé d’Aubervilliers rend les soins médicaux,les plus diversifiés, accessibles à tous.

Dans le va-et-vient incessant, à l’entrée du centre municipal de santé d’Aubervilliers, on aperçoit la photographie en noir et blanc d’un homme, le docteur Pesqué, un médecin communiste d’Aubervilliers, résistant, fusillé à Châteaubriant. Le centre qui porte son nom a été créé en 1964 et enregistre aujourd’hui près de 90 000 passages par an, toutes spécialités confondues. « Depuis la Libération, la ville a toujours eu une vraie politique d’accès aux soins, quels que soient les maires », explique Luc Ginot, responsable du service communal d’hygiène et de santé de la mairie. Pour ce médecin arrivé à Aubervilliers il y a vingt-cinq ans, le centre municipal de santé, dans lequel il anime une consultation médicale pour les jeunes, a un impact profond, tant sur la population la plus démunie que sur celle normalement bénéficiaire de la Sécurité sociale. En revanche, souligne-t-il, « les inégalités se sont aggravées en matière d’accès aux soins » dans une ville peuplée en majorité de jeunes, souvent précaires et mobiles.

L’existence d’une structure adaptée permet l’exercice d’une médecine préventive : « Dans le centre municipal, le tiers payant est pratiqué et tous les médecins, même les quinze spécialistes (gynécologie, pédiatrie, rhumatologie…) sont conventionnés secteur 1. La CMU et l’AME facilitent aussi l’accès aux soins », précise-t-il. C’est Thierry Clément, médecin généraliste, qui dirige depuis douze ans le centre Pesqué. Travailler dans ce type de structure relève pour lui de l’évidence : « Je ne me suis même pas posé la question. J’ai grandi à Montreuil, dans une famille de militants communistes. Enfant, j’étais soigné dans le centre de santé de ma ville. Par la suite, j’y ai exercé pendant neuf ans, avant de venir à Aubervilliers », raconte-t-il posément. Pendant ses études, Thierry Clément préfère la médecine générale aux spécialités, « parce qu’elle donne une vision médico-psychosociale large et que j’avais envie d’accompagner mes patients tout au long de leur vie ». Mais, prévient-il, « il n’y a pas de médecine sociale qui serait l’exclusive des centres de santé. Des médecins libéraux procèdent à des actes gratuits ».

Pourtant, à y réfléchir, les avantages de cette « structure protectrice », comme il la définit, sont indéniables. À commencer par le travail en équipe. « Nous ne sommes jamais seuls, explique-t-il. Nous nous réunissons régulièrement pour partager nos interrogations. Nous pouvons rediriger nos patients vers les spécialistes sur place. » Le médecin peut alors s’appuyer sur les infirmières éducatives qui montrent aux patients diabétiques ou souffrant de maladies respiratoires comment mieux se connaître et mieux utiliser leurs traitements. Comme dans une course de relais, le généraliste passe le flambeau, si besoin, à l’assistante sociale, au cancérologue, au sophrologue ou au neurologue.

Parfois confronté à des patients agressifs, Thierry Clément cherche d’abord à calmer le jeu : « Il arrive que ce qui a été supportable cesse de l’être pour une raison ou une autre. Il faut alors écouter. » Mais le médecin ne peut pas tout. Immanquablement, ses recommandations finissent par se cogner à la réalité des conditions de vie. Ainsi, la semaine dernière, il se souvient d’une patiente venue consulter pour une lombalgie aiguë. « Cette femme de ménage souffrait le martyre. Je l’ai arrêtée une semaine et son entreprise a retenu 400 euros sur sa fiche de paie. » Sans mutuelle, malgré la douleur, elle a été obligée de reprendre le travail et n’a pas pu se soigner correctement. « Pour certains, conclut-il contrarié, le système est loin d’être protecteur. » Le médecin est sans cesse rattrapé par ce quotidien. « Allez faire de la prévention sur le sommeil quand on vit à cinq dans un vingt mètres carrés, de surcroît insalubre. »

Beaucoup de patients arrivent en situation de précarité et de souffrance. Partageant l’avis de Luc Ginot sur les inégalités croissantes, Thierry Clément fait le constat tous les jours : « Ici, le taux de mortalité par cancer est plus élevé et il suffit de voir l’état de santé bucco-dentaire dans les quartiers populaires… Les inégalités sont flagrantes. » La consultation devient alors un lieu de parole privilégié : « Ça demande du temps pour bien faire. Et ce n’est pas simple lorsque la préoccupation première de la personne, c’est sa survie. »


I. D.

Tag(s) : #Santé