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Politique - Article paru le 29 octobre 2008 dans l'Humanité

Face à la crise

Salaires et profits

Par Pierre Ivorra, économiste


Pour juguler la crise, relancer la croissance, suffit-il de déplacer le curseur entre salaires et profits, au bénéfice des premiers et au détriment des seconds, simplement en augmentant les salaires ? Il faut dire que sur moyenne période, le mouvement a été impressionnant. En 1981, en France, la part des salaires dans la création annuelle de richesse (le produit intérieur brut) est de 63,2 %, celle des profits de 23 %. Dix ans plus tard, en 1991, elle tombe à 57,9 %, celle des profits remonte à 30,1 %. Cette répartition va franchir le cap de l’année 2000 en restant à peu près égale. En 2007, cependant, selon des données provisoires, si les salaires représentent une proportion similaire de la richesse nationale (57,6 %), les profits continuent de gonfler, accaparant 31,7 % du PIB.

Ce reflux salarial peut d’autant plus susciter de la colère qu’il s’est accompagné d’une montée du chômage, de la précarité, de la pauvreté à un bout de la société, d’une formidable explosion de la richesse à l’autre bout, avec de plus un développement de toutes les formes de spéculation sur les êtres et les choses.

Comment donc déplacer enfin le curseur dans le bon sens ?

Il faut en premier lieu compren
dre le sens de cette répartition de la valeur ajoutée. L’évolution de la part salariale ne mesure pas directement celle du pouvoir d’achat. Certes, le freinage des salaires a un impact, mais d’autres facteurs ont un effet encore plus important. Ainsi, ce n’est pas un hasard si cette excroissance des profits et cette décroissance relative des salaires sont contemporaines d’une ascension quasiment continue du chômage. C’est dire qu’elles mesurent surtout le recul du contenu en emplois de la croissance économique, et aussi, de façon contradictoire, à la fois la montée de la qualification des travailleurs et son insuffisance.

Cette répartition reflète l’état des relations entre le capital et le travail mais pas uniquement sous l’angle de leurs conflits. Elle est avant tout la conséquence de la mise en oeuvre d’un type de productivité fondée sur le remplacement des salariés par des machines, qui contribue à élever le rapport entre capital matériel et valeur ajoutée produite et, par là même, à renforcer l’exigence de profit. On a recours à davantage de capital pour produire la même quantité de richesse, et, proportionnellement, à moins de travail, mais ce capital accru demande à être rentabilisé encore plus.

Cette productivité, qui privilégie l’accumulation de moyens matériels au détriment de l’emploi, des salaires, de la formation, de la satisfaction des besoins sociaux, a ses propres limites, elle suscite à terme une insuffisance de demande salariale de consommation individuelle et collective (éducation, formation, logement, culture…) et provoque au final des crises telles que celle que nous connaissons. La violence et l’originalité de la crise actuelle tiennent cependant à ce qu’elle intervient à la suite d’une énorme accumulation mondiale de capitaux matériels mais aussi financiers et spéculatifs, et dans le contexte d’une révolution technologique sans précédent.

C’est dire que pour changer le cours actuel de la répartition du PIB, il est nécessaire de s’attaquer à ce type de productivité. C’est dans cet esprit qu’a été avancée par les commu- nistes, dès le milieu des années quatre-vingt, l’idée de nouveaux critères de gestion en faveur d’une nouvelle efficacité sociale visant à économiser les capitaux matériels et financiers et à privilégier le développement humain, l’emploi, la formation, avec de bons salaires rémunérant des travailleurs plus qualifiés, tout cela permettant au final d’augmenter la valeur ajoutée produite. On augmenterait ainsi les salaires et aussi le gâteau.

Tag(s) : #Economie