Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Tribune libre - Article paru le 27 juin 2008 dans l'humanité

Sortir le sida du placard

Par les associations Aides et Act up.

Après une année scolaire particulièrement mouvementée, M. Darcos peut se féliciter de réunir autour de la réforme du lycée la majorité des acteurs de l’éducation. Mais devons-nous, salariés et usagers, nous réjouir de cet état de fait ?

Nous sommes tous d’accord pour dire que le lycée doit être réformé, mais cette discussion doit se faire sans préalables. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, car se dessine une vision volontairement réductrice du lycée, qui fausse dès le départ toute véritable réforme.

Conçu dans une perspective utilitariste et fonctionnelle, le nouveau lycée de M. Darcos sera d’abord un prestataire de services.

Ce qui est à l’opposé de la conception républicaine de l’école. Selon M. Darcos, l’une des attentes principales des usagers, consiste dans une plus grande autonomie. Dans l’école de la République, l’apprentissage de l’autonomie, c’est d’abord l’apprentissage de la raison. Cet apprentissage se fait dans un double objectif : construire un individu plus libre, construire une société plus juste.

C’est en développant sa capacité de juger que l’individu pourra prendre non seulement son destin individuel en main, mais aussi celui de la collectivité. Si la liberté est indissociable de l’acquisition des savoirs, elle est indissociable de l’acquisition de la citoyenneté. Il n’y a pas de réussite individuelle, sans réussite collective. Dans

la sémantique gouvernementale, l’autonomie ce n’est plus l’émancipation. C’est la possibilité qui serait offerte à chacun de construire son propre profil scolaire à partir des opportunités existant sur le marché de l’éducation. Il s’agit d’apprendre à l’élève à devenir, non plus un citoyen, mais un étudiant. La plus grande liberté de choix quant à l’offre de formation serait corrélative d’une plus grande liberté d’orientation et permettrait d’échapper au déterminisme de la hiérarchisation des filières. Elle serait rendue possible par l’existence d’une plus grande diversité de l’offre de formation générée par la mise en concurrence des établissements scolaires devenus eux aussi plus autonomes. L’autonomie des élèves et l’autonomie des établissements sont donc liées.

Elles s’inscrivent dans la même logique marchande qui permet l’ajustement d’une offre à une demande.

Mais l’individualisation des parcours de formation n’est possible que si le système scolaire génère des inégalités à exploiter. Ainsi la réussite de chacun n’est pas nécessairement synonyme de la réussite de tous car elle n’exige plus comme préalable le droit à une égalité de traitement. L’ouvrage d’Ève Chiapello et Luc Boltanski, le Nouvel Esprit du capitalisme, montrait comment la réorganisation des processus de production en réponse à la crise de Mai 68 avait intégré les aspirations à une plus grande autonomie des salariés, retournant contre ces mêmes salariés ces aspirations, le développement de l’individualisme dans les processus de production aboutissant de fait à une dégradation sans précédent des conditions de travail, particulièrement des cadres. On peut faire le parallèle avec ce qui ce se passe aujourd’hui dans l’éducation.

Si on peut être sceptique sur le fait que les élèves gagnent une plus grande liberté d’orientation par la mise en place d’enseignements optionnels ou modulaires, on peut déjà prévoir que la hiérarchisation des parcours de formation se substituera à la hiérarchisation des filières, la sélection s’opérant alors sur le choix des options.

On peut donc penser que non seulement ce nouveau système ne résoudra pas les déterminismes qui associent aujourd’hui difficultés sociales et échec scolaire, mais il les accentuera. Ce qui en soit n’est plus un problème puisque le nouveau lycée règle définitivement la question de l’échec scolaire. En proposant de l’accompagnement, du soutien, le ministre reconnaît la réalité de l’échec scolaire, mais l’individualisation des dispositifs permet de dédouaner le système et de répercuter la responsabilité de l’échec sur l’individu. Celui qui échoue, c’est celui qui aura fait les mauvais choix, c’est celui qui n’aura pas su profiter des opportunités (orientation, soutien, accompagnement) mis à sa disposition.

La feuille de route donnée par Xavier Darcos aux syndicats s’inscrit de façon cohérente dans la dynamique impulsée par la RGPP. Elle est le complément de la réforme statutaire. Après avoir proposé une redéfinition du cadre et des modalités de l’action gouvernementale, il s’agit maintenant d’adapter et de redéfinir les missions de ce nouveau service public de l’éducation. Transformer l’éducation nationale en un prestataire de services permet d’évacuer du débat la dimension nécessairement politique de tout projet éducatif. Car tant que l’école restera un bien social, elle sera un obstacle à la construction de ce grand marché concurrentiel de l’éducation que l’ancien ministre

Claude Allègre appelait de tous ses voeux.

Le gouvernement veut ouvrir un débat sur le lycée de la réussite, pourquoi pas ! L’école c’est l’affaire de tous. À nous de nous saisir de cette opportunité. La mobilisation est donc bien loin d’être terminée.

Tag(s) : #Politique