Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Tribune libre - Article paru le 27 octobre 2007

l’Humanité des débats

La pipolisation, ce n’est pas du pipeau

Par Bernard Doray, psychiatre (*).

Bien avant que le monde humain ne se soit largement rendu aux prophètes des religions monothéistes, on y avait inventé des supramondes sacrés, lieux des mystères de l’origine des choses, animés par toute une population de divinités mythiques dont on se rapportait, de génération en génération, les intrigues, les actes de bravoure, les ruses, les amours et les trahisons. L’affaire était si régulière, si constante à travers les cultures traditionnelles les plus diverses, que l’anthropologue d’aujourd’hui peut y repérer la matrice de toutes les théologies : « Le sacré est un certain type de rapport des hommes à l’origine des choses, tel que, dans ce rapport, les hommes réels disparaissent et apparaissent à leur place des doubles d’eux-mêmes, des hommes imaginaires » (Maurice Godelier).

De nos jours, ces vieux panthéons sont désaffectés, mais les théologies se portent bien, et elles renouvellent leur genre. En Europe, et notamment en France, des populations désorientées se voient tous les soirs convoquées par les programmes de télévision qui leur délivrent régulièrement deux messages répétitifs : 1. Sans la police et les juges, la société ne tiendrait pas d’aplomb ; 2. Il existe un supramonde au-dessus de la société des hommes et des femmes ordinaires, une microsociété surréelle, passablement endogamique, qui a des lois spéciales, qui exhibe ses fastes et ses turpitudes devant le peuple, mais ne se lie pas à lui. Et le peuple ne met pas massivement en cause la légitimité du spectacle qu’on lui offre.

Ainsi la pipolisation, phénomène nouveau à cette échelle et qui est à la démocratie ce que le hamburger est au confit de canard, est devenue une métaphysique dans le ciel politique. Elle tend au peuple un miroir idéal qui place les porteurs des plus hautes fonctions de la République dans une proximité qui en souligne l’étrangeté. Dans de nombreux lieux de l’émotion populaire, ils incarnent l’esprit d’un peuple idéal, c’est-à-dire convenablement borné. Là où certains citoyens peuvent légitimement s’inquiéter de l’engagement de leur pays dans les prochains développements de la guerre de conquête du Moyen-Orient, on l’invite à partager l’émotion liée à la libération d’infirmières prisonnières d’un méchant homme. Là où apparaît le premier grand affrontement social du nouveau quinquennat, un journal titre par un « Divorce social » qui distrait l’attention vers l’un des milliers de divorces prononcés ce jour-là dans la République.

Il ne faut pas rire de ce « reality-show », car il capture l’esprit des femmes et des hommes réels et les précipite dans une situation de dissymétrie aliénante : c’est un petit théâtre où les femmes et les hommes réels projettent leurs propres problèmes d’existence et, notamment, ils y personnalisent de manière aliénante l’énigme de leur appartenance au genre, à l’humanité. Ainsi, l’ambition que le peuple peut

avoir pour lui-même, pour son destin, sa place dans une entité plus large, dans l’histoire, est rabattue sur la petitesse des protagonistes du petit théâtre people. Le jeune Marx, inventant l’idée communiste moderne, avait déjà reconnu que l’exploiteur ne spolie pas seulement l’exploité en prélevant la plus-value sur son travail, mais qu’il le nie dans la dignité de son appartenance au genre, à la création de l’oeuvre sociale. Mais, cela dit, il semble que l’affaire soit encore plus complexe parce que le reality-show est un jeu risqué en ce sens que ses acteurs doivent au fait d’exister vraiment, de ne pas avoir la belle sécurité des dieux de l’Olympe. Ils existent en personne. Du coup, ils exhibent leurs travers d’une manière qui en dit long sur ce qu’est véritablement leur milieu et sur les particularités de leurs propres rapports au monde humain. En somme, on peut faire l’hypothèse que si la vérité du reality-show se démasque, la désidéalisation peut provoquer des effets ouvreurs de conscience extrêmement puissants. Et Frantz Fanon, de son côté, ajoutait à propos des violences coloniales que la sortie d’une telle aliénation s’opère lorsque le dominé renverse la perspective et découvre « que sa vie, sa respiration, les battements de son coeur, sont les mêmes que ceux du colon (…) qu’une peau de colon ne vaut pas plus qu’une peau d’indigène ». Alors, la contenance, l’assurance changent de camp. Il n’est pas si sûr que la trivialité people n’offre pas des prises pour accélérer en définitive l’advenue d’une telle mésaventure pour la caste dominante. C’est peut-être là une question que nous devrions verser au dossier de nos résistances ?

(*) Dernier ouvrage publié :

la Dignité (Éditions La Dispute).

Tag(s) : #Société