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Article paru dans l'Humanité le 30 août 2007

« La rentrée littéraire, une spécificité française »

Entretien . Teresa Cremisi, présidente de Flammarion, fait montre d’optimisme face à un phénomène qui donne sa chance à une multitude d’auteurs.

La rentrée littéraire est l’occasion de porter un diagnostic sur l’état de l’édition, plus rarement de mettre au jour les mécanismes qui préludent à l’arrivée sur les tables des libraires, et dans les colonnes des journaux, de tel ou tel titre. La tonalité générale des intervenants est souvent pessimiste. Pourtant, il existe des acteurs de la chaîne du livre pour qui la fin de l’été n’est pas l’occasion de participer à la sinistrose ambiante. Teresa Cremisi, présidente de Flammarion, est du nombre. Après avoir dirigé les éditions Gallimard, elle a pris les rênes de cette maison, secouée par un rachat par l’éditeur italien Rizzoli, puis par le départ du dernier représentant de la famille fondatrice. En pleine reconstruction, Flammarion, qui se situe, avec Gallimard et La Martinière/Seuil, parmi les « plus grands des éditeurs moyens », occupe une position atypique dans le paysage éditorial français, du fait de la diversité de ses terrains d’intervention au moins autant que de ses liens avec un actionnaire étranger. Avec sept titres, dont un premier roman, publiés cette rentrée, il occupe une position médiane dans le flux éditorial saisonnier. Une situation idéale pour observer et agir, qui explique peut-être un ton qui tranche résolument sur la grisaille habituelle

Chaque année, on entend dire que ce phénomène de rentrée littéraire ne peut plus durer, que le système va craquer. Faites-vous partie de ceux qui pensent cela ?

Teresa Cremisi. Il est devenu banal de dire que la rentrée littéraire est une spécificité française. Cela signifie que la France est peut-être le seul pays au monde qui aime sa littérature, la lit, l’achète, et fait en sorte qu’il n’y ait pas trop de faillites. En fait, les indicateurs sont au vert. Bien sûr, l’édition littéraire est un métier à risques, comme toute activité artisanale où il entre une grande part d’incertitude, et c’est le cas des métiers de la culture. Nous éditeurs prenons tous les risques : risques de trop publier, de mécontenter les auteurs, et évidemment de couler. Mais j’ai toujours eu une vision optimiste de la France et de cette manière d’éditer. Cette rentrée, qui n’existe nulle part ailleurs, est un festival qui donne sa chance à une multitude d’auteurs. C’est un tour de danse pour tous et c’est très excitant.

Comment cette dimension artisanale s’exprime-t-elle dans une maison de la taille de Flammarion ?

Teresa Cremisi. Au sein de Flammarion, qui publie dans un grand nombre de domaines, de la BD au scolaire et au livre d’art, le secteur littérature a effectivement une taille artisanale, celle d’un petit éditeur. Et cela nous offre une grande liberté. Un grand éditeur, comme celui où j’ai travaillé avec tant de joie pendant des années, ne peut refuser un auteur qui veut être publié à la rentrée. On craint qu’il parte, et on cède. Le résultat est qu’on se retrouve avec quinze ou dix-huit livres à la rentrée.

Tandis qu’avec Flammarion, où la littérature est moins stratégique…

Teresa Cremisi. Non, la littérature est toujours stratégique ! Ce n’est pas forcément ce qui gagne le plus d’argent, mais la littérature est synonyme de goût, d’idées, de plaisir d’éditer, d’identité. Un éditeur n’exis- te pas sans une vraie position en littérature.

Mais au sein d’une maison très diversifiée, la littérature peut vivre sans se fixer d’objectifs de rentabilité…

Teresa Cremisi. Pas vraiment. Bien entendu, on ne demande pas au secteur littéraire une rentabilité énorme, mais il doit prouver qu’il peut vivre par lui-même.

Alors comment préparez-vous une rentrée littéraire ?

Teresa Cremisi. Cela se prépare un peu avec ce que le hasard nous apporte - tous les auteurs n’écrivent pas de livre au moment où nous le souhaiterions - un peu de construction artisanale - avancer tel livre, retarder tel autre - et un peu de goût. Et ce qui fait notre métier : la capacité à créer un petit catalogue, varié, qui parle à chacun et la volonté de faire que chaque livre rencontre son public.

Votre souci, c’est l’équilibre, la diversité

Teresa Cremisi. Un équilibre qui se fait d’abord avec ce que les circonstances nous offrent, et avec quoi nous essayons de composer, et aussi les amitiés, les fidélités d’auteurs qui nous font confian- ce. Et enfin, ce que le hasard nous apporte, par exemple un premier roman comme celui de Julien Capron, Amende honorable, qui nous a semblé très abouti, et d’une audace extraordinaire. Une maîtrise étonnante quand on pense que l’auteur n’a que vingt-sept ans. Ce que nous proposons cet automne me paraît de qualité, exigeant, sans concession mais accessible.

Une rentrée, ça s’anticipe avec quel délai ?

Teresa Cremisi. C’est très variable. Cela peut être un an dans le cas de Julien Capron, qui nous a apporté son manuscrit en juillet dernier, ou quelques mois comme Yasmina Reza. Il n’y a pas de règles précises.

Mais à un moment donné on prend bien une décision, par exemple celle de publier sept ou huit romans à cette rentrée.

Teresa Cremisi. Bien sûr. Je pense que dans cette maison, qui est en reconstruction, et compte tenu de nos forces, six, sept romans à la rentrée c’est un bon chiffre. Cela nous permet de ne pas nous disperser, de travailler au succès de chaque livre et de donner aux auteurs le service qu’ils attendent de nous. Il faut qu’ils se sentent bien dans cette maison.

Est-ce que les résultats sont au rendez-vous ?

Teresa Cremisi. Je le crois. C’est évidemment aussi du public et de la critique que viendra la réponse, mais je pense que l’image de Flammarion, qui était un peu brouillée, regagne en netteté.

Précisément, certains éditeurs se forgent une réputation en publiant des textes au caractère très marqué, que ce soit du côté de l’avant-garde, de la littérature « générationnelle » ou trash, etc. N’y a-t-il pas une contradiction entre le souci d’affirmer une image et la diversité que vous recherchez ?

Teresa Cremisi. Ce que vous notez s’applique à des petites maisons qui s’identifient à leur fondateur : POL, Minuit, en sont les symboles. Là, le goût de l’éditeur résume le projet éditorial. Ces maisons existent dans tous les pays. Elles sont le sel de la terre et jouent un rôle irremplaçable de défricheurs. Les grosses maisons, par goût ou par obligation, sont des éditeurs où le club qui accueille les auteurs accueille la diversité. Flammarion en fait partie depuis toujours. L’équation est difficile à résoudre qui assure cohérence et diversité.

Comment faites-vous ? Y a-t-il un comité de lecture ?

Teresa Cremisi. Pas au sens institutionnel, de grand-messe, avec des lecteurs extérieurs. C’est simplement le moyen de faire converger les expériences des éditeurs qui travaillent ici. Une équipe qui choisit, qui discute, qui propose. Gilles Haéri et moi-même avons la responsabilité de ce groupe et donc je n’interviens pas systématiquement sur chaque livre.

Comment voyez-vous l’avenir du groupe ?

Teresa Cremisi. Je cher- che à mettre en valeur ce qui est dans les gènes de cette maison, à élaguer ce qui brouille notre travail, pour mieux dégager nos points forts. Cela signifie qu’en nombre de titres, nous allons plutôt vers une réduction. Notre croissance se fera plutôt par acquisition que par une contribution à la surproduction éditoriale que l’on dénonce en ce moment.

Entretien réalisé par Alain Nicolas.

Tag(s) : #CULTURE