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La Gauche Européenne face à l’avenir. Va-t-on à présent au-delà de "Rifondazione"?

 

L’assemblée constituante, dimanche, a lancé la nouvelle association politique (SE). L’intervention du président Fausto Bertinotti ouvre à nouveau les discussions sur les perpectives. Comment construire un nouveau sujet de gauche? Quand? Sous quelle formes? Avec quelles idées? Avec qui

de Angela Mauro traduit de l’italien par Karl&Rosa

"Pour apprendre à nager, il faut se jeter à l’eau". Finissons-en avec les atermoiements et les réticences. Fausto Bertinotti arrive à l’assemblée qui donne le jour à la section italienne de la Gauche européenne plein de ce qu’il a vécu la veille à Berlin : la naissance de Die Linke, fusion du Pds (surtout fort à l’Est) et de la gauche démocratique de la Wasg (Lafontaine).

Le président de la Sinistra europea (charge qu’il laissera au prochain congrès d’octobre) la montre en exemple : c’est la démonstration de la manière de "saisir une opportunité à partir d’une conjoncture politique". Et alors : en Italie aussi il y a une crise de la politique, la gauche est "à risque", que l’on ait donc le courage de "commencer" par travailler à une "force neuve sans mur ni barrière". Bertinotti bénit la section italienne de la Sinistra europea "précieuse expérience qui nous a appris à ne pas juger", mais elle doit être à présent une "porte" qui regarde vers la perspective du "socialisme du XXI° siècle" et aille au-delà.

Même au-delà de Rifondazione? Le raisonnement de Bertinotti ne montre aucune crainte en ce sens. Et la question devient un argument à débattre, dans l’assemblée de la Sinistra europea elle-même et dans les interviews que Liberazione publie aujourd’hui.

Partons du discours de Bertinotti. Respectueux de son rôle institutionnel, le président de la Chambre ne parle "ni de gouvernement, ni de partis". Mais de l’état de la Gauche il dit beaucoup de choses, y compris les indications sur les perspectives futures. En Italie et en Europe, "l’existence et l’avenir de la gauche est à risque" explique-t-il, parlant de la "crise de la politique", de la "désaffection, issue des processus dominants depuis un quart de siècle", à savoir le capitalisme et sa prétention à "effacer la discrimination entre droite et gauche pour imposer une supposée neutralité derrière laquelle se trouve la domination de l’entreprise et du marché". Bertinotti cite Montezemolo ("Cela n’a pas d’importance de savoir combien de voix il représente, ce qui est utile, plutôt, c’est de saisir le sens profond de son défi"), parle de la crise de la gauche dans "le vote en France et en Italie du nord", évoque une gauche occupée à la "recherche d’une petite identité et d’une droite forte d’une idée de société, mauvaise mais forte". Première invitation : "Interrogeons-nous sur ce risque". On peut regarder en direction de l’Amérique Latine et de son "nouveau pacte entre la gauche et les peuples". Mais le point essentiel est que "pour y arriver, les correctifs de l’existant ou les logiques identitaires ne suffisent pas : il faut tracer une grande opération politique alternative pour endiguer la vague de dépolitisation".

"L’esprit critique, les luttes, les mouvements ne suffisent pas car nous courrons le risque d’une américanisation de la politique en Europe", dit Bertinotti, et à ce moment-là "les luttes sont réduites à la marginalité car ce sont d’autres sujets qui font la politique". Fin de l’analyse du "drame", début de la partie "construens". Les éléments de départ sont là, continue Bertinotti, et avant tout "le refus de la guerre et du terrorisme". Maintenant plus que jamais cependant, il est "nécessaire de construire une masse critique, une culture politique" car "il ne suffit pas d’avoir raison : il faut une force en mesure de remotiver une perspective, une force neuve qui ne se fait pas seulement avec la raison mais aussi avec la passion et les sentiments". Le président de la Sinistra europea cite Leopardi : "Si la raison devient passion, la connaissance est possible" et lance un pont imaginaire avec Gramsci et pas seulement lui : "Lui aussi pensait ainsi, de même que la pensée féministe". En somme, nous devrions avoir appris la leçon".

Bertinotti admet que "un processus de construction de l’unité n’est pas indolore" et que le thème du rapport avec les mouvements, la question du gouvernement ("un choix et pas une obligation") sont des problèmes réels et difficiles qui se résolvent si on les affronte". Mais, prévient-il, "ce n’est que si un sujet de gauche s’avère fort, large, pluriel qu’il y aura la possibilité de se relier aux mouvements et à la société". Le président de la Sinistra europea est clair : "Nous nous trouvons face au thème du socialisme du XXI° siècle" et doivent y travailler ensemble "les communistes, les socialistes, les catholiques, les nouvelles cultures en mouvement", en ayant rencontré le féminisme et l’écologie critique". En tant que creuset de réalités différentes, "la Gauche Européenne est une expérience précieuse" qui nous a, continue Bertinotti, "appris à ne pas juger". La SE "peut être une occasion pour changer : nous devons comprendre sa leçon non comme la fin d’un chemin, mais comme une porte à ouvrir en grand pour la construction d’une gauche plus large". La fente : "On ne peut plus différer l’objectif d’un sujet pluriel de la gauche en Europe et en Italie". Il y a une large gamme de moyens pour le faire (Bertinotti cite aussi le modèle Flm [Fédération des travailleurs de la métallurgie, Ndt] comme un des exemples possibles) mais l’important est d’agir. "La Gauche Européenne – explique-t-il encore – doit s’ouvrir à la confrontation avec toutes les gauches, sans murs, ni barrières, ni à gauche, ni dans la culture modérée, pour se demander ensemble s’il existe un destin commun des gauches, aussi différentes soient-elles en Europe". Assez de bavardages ! "Nous ne devons pas commencer par nous demander où cela aboutira, nous ne devons pas commencer par avoir un projet précis", spécifie Bertinotti. Le sujet pluriel et unitaire de la gauche "sera ce qu’en feront les participants". L’autre invite, centrale : "L’époque ne permet pas de différer, la tâche est difficile mais je vous invite à l’accomplir dans cette direction". Parce que "il y a deux exigences : primo, accomplir des actes politiques nouveaux à gauche qui soient visibles et significatifs et qui encouragent le peuple de gauche ; secondo, poursuivre la recherche pour la refondation de la culture et de la praxis pour la transformation de la société capitaliste". La conclusion et le congé à l’assemblée : "Vous savez comment le faire, je vous invite seulement à le faire. Faites-le tous ensemble, unis. L’ambition et la difficulté de la tâche pourront être de bons conseillers pour réaliser cette aventure commune". Applaudissements. Un nuage de journalistes, de cameramen et de camarades le suit jusqu’à la sortie.

Les travaux se poursuivent. C’est au tour du Palestinien Ali Rashid, député du Prc, de prendre la parole sur la scène qui, avec une affiche, annonce la "Gauche Européenne en Italie". L’attention se déplace ainsi sur un scénario décidément plus dramatique que le nôtre : "Au Moyen-Orient, la situation est triste et sans issue : 60 ans de conflits sont beaucoup", dit Rashid rappelant "les raisons de la non-violence car la violence abîme non seulement ceux qui la subissent mais aussi ceux qui s’en servent". L’intervention du journaliste palestinien est un appel du cœur : "Je vous prie tous de croire au dialogue, dans la confrontation et dans le respect réciproque même quand les conditions n’en semblent pas réunies. Nous ne devons pas abandonner les Palestiniens avec un gouvernement qui s’est montré incapable de gouverner et une opposition qui n’est pas démocratique". La vérité, c’est que "les Palestiniens n’ont pas revu leurs positions depuis que Arafat est mort", ajoute-t-il, rappelant ce qu’a dit avant lui la députée de Rifondazione Graziella Mascia.

L’assemblée réunie au Palafiera de Rome [grande salle des congrès, Ndt] arrive cependant à l’intervention de Bertinotti à travers les nombreux rapports des représentants de la réalité de la Gauche Européenne en Italie (entre autres, Riccardo Petrella du Contrat mondial pour l’eau, Danielle Mazzonis de la Liberassociazioone, Domenico Rizzuti de la Sinistra Euromediterranea, Jacob Torres De Leon de la Fuerza bolivariana de Trabajadores) et d’hommes politiques au long cours. Il y a Achille Occhetto qui exprime une autocritique : "En 1989, nous devions sortir de la crise du communisme par la gauche et non par la droite, comme dit Bertinotti par un socialisme de gauche et non de droite". Le père du "virage de la Bolognina" [référence à son intervention du 12/11/1989 qui amorça la transformation du PCI et aboutit à la création du PDS, Ndt] montre ensuite du doigt ses ex camarades de parti, faisant allusion au cas Unipol : "Si les partis, au lieu de rester au-dessus du marché et de dicter les règles font corps avec l’un ou l’autre, s’accoquinant avec la droite, nous allons vers une économie de type féodal".

Aujourd’hui qu’il est le père de "Il Cantiere", réalité qui tente un dialogue entre diverses gauches, Occhetto invite à "dépasser les erreurs du passé" et à "prendre en main le drapeau de l’unification à gauche : il ne s’agit pas de refonder le Pci ou le Psi mais de refonder la gauche, pas une gauche radicale, mais une vraie gauche dans le sens de la tradition du socialisme et de la démocratie". On ne peut pas être plus clair…

Le président de l’Ars (Association pour le Renouveau de la gauche), Aldo Tortorella, échauffe les esprits si bien que l’assemblée proteste quand le modérateur Sergio Bellucci tapote sur le micro pour lui signaler le temps écoulé (au maximum sept minutes pour chaque intervention). Ancien combattant historique du groupe dirigeant communiste, Tortorella critique âprement le dernier secrétaire du Pci, rappelant la "liquidation en hâte" du patrimoine culturel et historique du parti et admonestant : "Cette fois, il ne suffira pas de répéter les mots d’ordre de la Révolution française", autre citation un peu fourbe de l’un des "virages" proclamés par Occhetto. Cependant, évidemment, l’intention n’est pas de revenir aux vieux duels, mais plutôt de se mesurer aux nouveaux horizons (droits et/ou monde du travail) et d’indiquer les priorités. Tortorella part de Marx ("Il avait raison : le capitalisme est une histoire incessante de modifications") et il insiste sur l’attention aux ouvriers : "Ils votent pour Forza Italia et pour la Lega. Il n’y a pas d’adhésion automatique des exploités aux idées de gauche, aujourd’hui moins que jamais". Il reçoit à la fin une standing ovation.

Roberto Musacchio aussi, parlementaire européen du Prc-Se, veut amener avec lui, dans le chemin à gauche, cette part du XX° siècle qui est "le travail et les mouvements ouvriers". Autre flèche décochée aux Ds : "Il y en a qui pensent qu’avoir pour amie une banque sert à changer la société. Nous, nous ne parlons pas de banque mais de travail". Il fait référence à la bataille, en cours au parlement européen, contre la "flexsecurity, idée du travail subordonné à l’entreprise".

Et Giovanni Alleva, du centre des droits "Pietro Alo’", auteur d’une proposition de loi contre la précarité, "déjà signée par plus de cent parlementaires" exhorte : "Nous devons continuer sur cette voie. La gauche se regroupe autour de la protection de la dignité des travailleurs". C’est Lea Melandri, féministe historique, qui se charge de ramener l’attention sur les femmes qui, dans l’histoire, même à gauche, "ont dû s’adapter et sont souvent devenues un duplicata des hommes". La critique : "Je ne vois pas de trace de la pensée féministe, j’ai seulement entendu dire : ’le féminisme compte beaucoup’. Les femmes ne sont pas disposées à être la cerise sur le gâteau de la Gauche européenne".

C’est aussi dans ce sens qu’Elisabetta Piccolotti, coordinatrice nationale des Jeunes Communistes insiste sur la "réforme de la politique" en condamnant ces "mécanismes du XX° siècle de ceux qui pensaient qu’un parti devait se mouvoir comme un seul homme, justement : pas comme une seule femme".

Les mesures de l’Internationale accompagnent les derniers moments d’une journée chargée d’attentes pour l’avenir. Rendez-vous le 8 juillet pour la réunion du "petit parlement" de la Gauche Européenne en Italie, c’est-à-dire l’assemblée (190 membres) qui sera élue aux assises de dimanche avec le groupe national de coordination (environ 30 personnes). Ce sont tous les deux des organismes provisoires, en vie jusqu’à l’année prochaine, où se tiendra le premier congrès de la Gauche Européenne en Italie, assises auxquelles participeront aussi les représentants des "réseaux horizontaux" (territoriaux) qui se formeront petit à petit, appuyant les réseaux "verticaux" (nationaux) déjà existants.



De : Roberto Ferrario
jeudi 28 juin 2007

Tag(s) : #DEBAT après le 17 juin 2007