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Géographie pour la paix : quelle place pour Gaza ?

 

Ilan Pappe - The Electronic Intifada

La Bande de Gaza représente un peu plus de 2% de la Palestine. Ce petit détail n’est jamais mentionné quand on évoque Gaza dans l’actualité. Cela n’a pas été dit non plus dans la couverture faite par les médias occidentaux des événements tragiques qui se déroulent à Gaza depuis ces dernières semaines. Gaza est en effet une partie du monde tellement petite qu’elle n’a jamais existé auparavant en tant que région indépendante.

Avant la sionisation de la Palestine, l’histoire de Gaza n’était pas à part. Gaza a toujours été liée administrativement et politiquement au reste de la Palestine, et, jusqu’à 1948, elle était considéré dans tous les projets et déclarations comme une partie intégrante et naturelle du pays. Etant l’une des terres principales de la Palestine et porte maritime sur le monde, elle avait tendance à développer un mode de vie plus souple et plus cosmopolite, à l’instar d’autres sociétés de l’époque moderne qui sont situées à l’entrée Est de la Méditerranée. Sa proximité de la mer et son emplacement sur la route Via Maris entre l’Egypte et le Liban lui a apporté richesse et stabilité jusqu’à ce que cette vie soit interrompue et presque détruite en 1948 par le nettoyage ethnique de la Palestine commis par Israël.

Entre 1948 et 1967, Gaza est devenue un immense camp de réfugiés durement contrôlé par les politiques respectives d’Israël et de l’Egypte, les deux Etats interdisant toute circulation à l’extérieur de la Bande. Les conditions de vie étaient déjà dures à l’époque car le nombre de victimes de la politique israélienne de dépossession a doublé celui des habitants qui vivaient là depuis déjà des siècles. A la veille de l’occupation israélienne en 1967, le caractère catastrophique de cette transformation démographique forcée était visible dans toute la Bande de Gaza. Par conséquent, cette région côtière du sud de la Palestine, qui fut pastorale, est devenue en l’espace de deux décennies l’une des régions les plus denses au monde en nombre d’habitants, sans la moindre infrastructure adéquate pour le supporter.

Les vingt premières années d’occupation israélienne avaient au moins permis une certaine circulation vers l’extérieur de la région qui était restée une zone de guerre fermée entre les années 1948 et 1967. Des dizaines de milliers de Palestiniens avaient pu ainsi rejoindre le marché israélien du travail en tant que travailleurs non-qualifiés et sous-payés. Le prix qu’Israël exigeait pour ce marché d’esclaves était l’abandon total de toute lutte nationale et de toute revendication. Quand cette condition n’était pas respectée, " le cadeau " de la libre circulation que faisait l’Etat israélien était refusé et aboli. Toutes ces années qui ont mené aux Accords d’Oslo en 1993 étaient marquées par les efforts israéliens de faire de la Bande de Gaza une enclave que le Camp de la paix voulait autonome sinon faisant partie de l’Egypte, et que le camp nationaliste voulait inclure dans le Grand Israël qu’ils rêvaient d’installer à la place de la Palestine.

Les Accords d’Oslo ont permis aux Israéliens de réaffirmer le statut de la Bande de Gaza en tant qu’entité géopolitique séparée, non seulement de la Palestine dans son ensemble mais aussi de la Cisjordanie. En apparence, la Bande de Gaza et la Cisjordanie étaient toutes les deux sous contrôle de l’autorité palestinienne, mais toute circulation de personnes entre les deux dépendait de la seule bonne volonté de l’Etat israélien, ce qui était rarement accordé et a presque disparu avec l’arrivée au pouvoir de Benjamin Netanyahu en 1996. En outre, l’Etat israélien détenait et continue encore à détenir les infrastructures de l’eau et de l’électricité. Il en a usé, ou plutôt abusé depuis 1993 afin d’assurer d’une part le bien-être de la communauté des colons israéliens dans la région et d’autre part pour faire chanter la population palestinienne et les amener à plus de soumission et de renoncement. Les habitants de la Bande de Gaza ont donc oscillé pendant ces soixante dernières années entre se considérer comme internés, otages ou prisonniers dans un espace rendu humainement impossible.

C’est dans ce contexte historique que nous devons comprendre aujourd’hui la violence qui ronge Gaza et refuser de cataloguer les événements qui se passent là-bas comme une campagne dans la " guerre contre la terreur ", ou comme un cas du renouveau de l’islamisme, ou une autre preuve de l’expansionnisme d’al-Quaida, ou encore comme une pénétration iranienne séditieuse dans cette région du monde, ou un autre épisode dans l’effroyable guerre des civilisations (j’ai choisi ici seulement quelques unes des expressions fréquemment utilisées dans les médias occidentaux dans leur façon de décrire la crise actuelle à Gaza).

Les origines de la mini guerre civile à Gaza résident ailleurs. L’histoire récente de la Bande, 60 ans de dépossession, d’occupation, et d’emprisonnement a eu comme effet inévitable cette violence interne à laquelle nous assistons aujourd’hui mais a eu aussi d’autres effets négatifs sur une vie menée dans des conditions impossibles. Il serait juste en effet de dire que la violence, et notamment la violence interne est bien moins pire que ce qu’on aurait pu imaginer dans les conditions économiques et sociales créées par la politique génocidaire d’Israël durant les six dernières années.

La lutte pour le pouvoir chez les hommes politiques qui bénéficient du soutien des militaires est en effet une sale affaire qui trompe l’ensemble de la société. Une partie de ce qui se passe à Gaza est une lutte entre les hommes politiques qui ont été démocratiquement élus et ceux qui trouvent toujours difficile d’accepter le verdict des urnes. Mais ceci n’est guerre la lutte principale. Ce qui se passe à Gaza est un champ de bataille entre les agents locaux américains et israéliens - la plupart d’entre eux le sont involontairement mais toutefois " ils roulent pour Israël " - et ceux qui s’y opposent. L’opposition qui est en train de s’emparer de Gaza l’a fait hélas d’une façon que l’on pourrait trouver difficile à excuser ou à encourager. Ce n’est pas la vision palestinienne du Hamas qui est inquiétante, mais plutôt les moyens qu’il a choisis pour l’atteindre qui, nous espérons, ne seront pas figés ni répétés. On devrait ouvertement dire que le Hamas a usé à son crédit de moyens qui font partie de tout un arsenal qui lui a permis par le passé de devenir la seule force active qui essayait tout au moins d’arrêter la destruction totale de la Palestine. Cependant, la façon dont il en fait usage aujourd’hui est moins défendable et, espérons-le, temporaire.

Cependant, on ne peut pas condamner les moyens utilisés si on n’a pas de solution à proposer. Rster les bras croisés devant la stratégie israélo-américaine visant à l’étranglement jusqu’à la mort de la Bande de Gaza, en nettoyant la moitié de la Bande de sa population indigène et en menaçant de transfert le reste des Palestiniens - aussi bien à l’intérieur d’Israël que dans les autres parties de la Cisjordanie - n’est pas une solution. Ce serait l’équivalent du silence " décent " de certains durant l’Holocauste.

Nous ne devons pas cesser de rappeler qu’il existe la solution BDS- Boycott, Désinvestissement et Sanctions - comme mesure d’urgence, beaucoup plus efficace et beaucoup moins violente, dans notre opposition à la destruction actuelle de la Palestine, en évoquant en même temps ouvertement et avec conviction et efficacité la possibilité de créer une géographie de la paix dans laquelle des phénomènes anormaux tels que l’enfermement d’une petite parcelle du monde devraient prendre fin. On n’aurait plus jamais dans cette vision qu’on devrait mettre en avant une prison humaine du nom de Gaza dans laquelle un directeur cruel oppose quelques détenus armés les uns contre les autres. Au lieu de cela, cette région devrait redevenir une partie organique d’un pays de l’Est de la Méditerranée qui avait toujours offert le meilleur de lui-même en tant que point de rencontre entre l’Orient et l’Occident.

A la lumière du drame de Gaza, jamais auparavant la double- stratégie du BDS et de la solution à un Etat ne s’est affichée si clairement en tant que seule solution possible. Si quelques-uns d’entre nous sont membres de groupes de solidarité avec la Palestine, ou de cercles de dialogue arabo-juifs ou participent aux efforts de la société civile pour apporter paix et réconciliation aux Palestiniens, il est temps de mettre de côté toutes les fausses stratégies de coexistence, les feuilles de route et autres solutions à deux Etats.

Ces solutions ont toujours été et continuent d’être comme une musique douce aux oreilles de l’équipe israélienne de prédateurs qui menacent de détruire ce qui reste de la Palestine. Soyez méfiants surtout vis à vis des sionistes travestis qui ont récemment rejoint la campagne contre le BDS au Royaume Uni et ailleurs, à l’instar de ces experts éclairés qui ont utilisé la presse libérale, telle que le journal The Guardian , pour nous expliquer longuement combien la proposition du boycott universitaire d’Israël était dangereuse. Ils n’ont jamais passé autant de temps, ni dépensé autant d’énergie et de mots sur l’occupation elle-même comme ils l’avaient fait au service du nettoyage ethnique de la Palestine. UNISON, le plus grand syndicat de la fonction publique en Grande Bretagne ne doit pas être découragé par cette réaction et doit suivre ces universitaires courageux qui ont soutenu le débat sur le boycott, comme devrait le faire l’Europe dans son ensemble, pas seulement pour la Palestine et Israël mais aussi pour apporter une fin au chapitre de l’Holocauste.

Et pour finir, enrichissons-nous un peu les esprits. Il y a un assez grand nombre de mères et d’épouses juives dans la Bande de Gaza (2000 selon quelques sources à Gaza) qui sont mariées à des Palestiniens locaux, également pères de leurs enfants. Il y a beaucoup plus de femmes juives qui sont mariées à des Palestiniens dans les campagnes palestiniennes. C’est un acte de déségrégation que l’élite politique des deux côtés trouve difficile à admettre, digérer ou reconnaître. Si, malgré la colonisation, l’occupation, la politique de génocide et de dépossession, de tels actes d’amour et d’affection sont toujours possibles, imaginons ce qui se passerait si ces idéologies et politiques criminelles venaient à disparaître.

Quand le mur d’Apartheid sera détruit et les barrières électrifiées du sionisme démantelés, Gaza reviendra de nouveau un symbole de la société côtière de Fernad Braudel, qui est capable de fusionner des horizons culturels différents et d’offrir un espace pour une nouvelle vie qui remplacerait la zone de guerre qu’elle est devenue durant ces soixante dernières années.

 



De : oim
samedi 23 juin 2007

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