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L'Humanité-Dimanche, 24 mai: Le président du groupe Front de Gauche à l'Assemblée ces 5 dernières années, le député du Puy-de-Dôme André Chassaigne, décrypte les dangers du projet Macron et de sa prétendue modernité. 

 

Emmanuel Macron et le gouvernement tiennent un discours comme les tenants de la "modernité", rejouant en quelque sorte la querelle des Anciens et des Modernes. Quelle analyse faites-vous de ce discours? 

André Chassaigne: Ce type de discours revient régulièrement dans l'histoire politique de notre pays. Dans le passé, je pense à des Tapie, Servan-Schreiber... C'est cette idée de faire avaliser un programme conservateur sous l'apparence de la nouveauté et du progrès. L'essentiel est de ne pas se laisser attraper par ce marketing. Sur cette question du progrès, je pense à une citation de George Orwell: "Quand on me présente un progrès, je me demande d'abord s'il nous rend plus ou moins humains". Au-delà du vernis, le critère d'appréciation d'une politique réellement progressiste est de savoir si les mesures prises visent au premier rang le progrès humain et la satisfaction des besoins sociaux. Or, cela s'est beaucoup amplifié, de façon systématique, ces dernières années: on dissimule derrière le mot de progrès un projet global de soumission de l'humain à l'économie.

Et quand on s'y oppose, on est rapidement traité d'"archaïque". C'est habituel. Mais il y a une nouveauté: le rassemblement des libéraux autour de Macron, la volonté de casser le clivage droite-gauche. Que répondez-vous à ces procès en archaïsme. 

André Chassaigne: Est-ce ringard et archaïque de mettre l'humain au premier plan? Il y a en effet une volonté de casser le clivage droite-gauche, et ce gouvernement est un recyclage des libéraux de différentes sensibilités sous les parures du renouveau. Sous cet artifice, il y a la volonté d'occulter les sujets de fond. C'est une mise en scène afin de cacher le fait qu'Emmanuel Macron s'inscrit dans la stricte continuité des politiques menées ces quinze dernières années, et notamment celles de François Hollande, dont il était un des principaux artisans. 

Et un nouveau clivage apparaît où les libéraux renvoient dos à dos ce qu'ils nomment les "extrêmes"?

André Chassaigne: Avec François Hollande, on a eu un libéralisme honteux. On a désormais un libéralisme décomplexé. Les élites économiques et technocratiques, qui sont à l'origine du renoncement du quinquennat Hollande, sont désormais pleinement aux manettes. Elles donnent l'apparence de la modernité pour aller plus loin dans le travail de casse de notre modèle social initié pendant toute la précédente législature. C'est ce que l'on disait d'ailleurs: quand on fait sauter les digues, le déferlement arrive tôt ou tard. 

A quels exemples pensez-vous quand vous dites que cette politique sera tout sauf moderne? 

André Chassaigne: C'est moderne de limiter la démocratie, d'utiliser tous les leviers de l'autoritarisme sous couvert de "modernité"? Je ne pense pas seulement aux ordonnances qui font écho aux usages répétés du 49-3, mais aussi à des réformes annoncées pour confisquer le pouvoir des parlementaires. 

Vous faites allusion à cette réforme qui prévoit notamment de restreindre le pouvoir législatif des députés, avec une mesure technique mais très importante: l'impossibilité de représenter en séance publique un amendement rejeté en commission... 

André Chassaigne: Oui, exactement. C'est énorme ce qui est annoncé. Dans l'Hémicycle, en séance publique, votent la totalité des députés, en commission votent seulement les membres de la commission. Cela reviendrait à interdire à certains députés de légiférer. De plus, en séance publique, grâce aux amendements, on peut interroger, pousser les ministres à s'expliquer. Ne plus pouvoir le faire serait gravissime. 

C'est une modernité qui cache mal son autoritarisme? 

André Chassaigne: Quand Macron avait lancé son mouvement, j'avais parlé de tractopelle pour détruire notre modèle social. En fait, c'est un bulldozer. C'est moderne une politique au bulldozer?

Pour déconstruire ce discours, il faut s'intéresser au contenu politique. Quelle analyse en faites-vous?  

André Chassaigne: Il suffit de mettre son programme sur la table. La loi El Khomri était une mise en bouche. Faciliter encore les licenciements, limiter les indemnités prud'homales en cas de licenciement abusif, l'ubérisation de la société au nom de la "libération de l'activité" sans oublier la réforme de l'assurance-chômage dont l'objectif est d'attaquer les contre-pouvoirs que peuvent représenter les représentants de salariés: c'est la modernité que dépeint le film de Ken Loach "Moi, Daniel Blake" (film qui narre le quotidien et les difficultés d'un Britannique de 59 ans souffrant de graves problèmes cardiaques et d'une mère célibataire de deux enfants maltraités par l'assurance-chômage anglaise - NDLR). Le message est clair: il s'agit d'accélérer l'adaptation de notre société à la compétition entre toutes et tous. 

La vision macroniste du rôle du Parlement et de sa majorité est révélatrice?     

André Chassaigne: Les députés macronistes seront soumis. Et il maquille cela, notamment, en employant le mot de "société civile". Pourquoi on opposerait la "société civile" au reste des citoyens? Tout cela est une opération de prestidigitation. 

Il est donc primordial d'avoir à l'Assemblée des députés véritablement progressistes. Quel doit être leur rôle dans l'Hémicycle et auprès des citoyens? 

André Chassaigne: Premièrement, être plus que jamais des "avocats du peuple", des "porte-voix des sans-voix", qui défendent ceux qui seront laissés sur le bord du chemin par le projet Macron. Ces députés seront des lanceurs d'alerte auprès du peuple: quand on décortique un texte de loi, on montre à quel point les conséquences peuvent être négatives. Ces députés seront des lanceurs d'alerte auprès du peuple: quand on décortique un texte de loi, on montre à quel point les conséquences peuvent être négatives. Deuxièmement, il faudra des députés qui portent des perspectives, ce que peut être une société de progrès humain. Nous devons être liés au mouvement social, car quand les luttes se développent, on est plus à même de porter nos propositions. Notre rôle n'est pas de se limiter à la seule radicalité du verbe, mais de travailler à une reconstruction de la gauche de combat, de rechercher des convergences avec d'autres, notamment au sein de l'Hémicycle, dans le respect des sensibilités de chacun. Les députés communistes auront un rôle moteur à jouer!

Entretien réalisé par Benjamin König 

 

 

 

 

 
 
 
 

 

Modernité de la politique de Macron : C'est moderne une politique au bulldozer ?  (A.Chassaigne)
Tag(s) : #Politique