Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Comment faire reculer les idées de droite et d’extrême droite ?


Entretiens croisés réalisés par Dany Stive
Vendredi, 11 Décembre, 2015
L'Humanité

Table ronde avec Alain Hayot, sociologue, délégué national à la culture du PCF, Nicolas Lebourg, historien, chercheur à l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et Willy Pelletier, sociologue Coordinateur général de la Fondation Copernic.
Les faits
Au premier tour des élections régionales, le Front national a réuni 27,96 % des suffrages exprimés, devant l’union de la droite (26,89 %) et le PS (23,33 %). Dans six régions sur les treize de métropole, le parti d’extrême droite arrive en tête.
Le contexte
Au second tour, ce dimanche, le FN peut l’emporter dans trois régions où le PS a décidé de retirer ses listes. Un geste censé barrer la route au parti d’extrême droite. Initiative désespérée de dernière minute ?
Face à la résistible ascension des Le Pen, le front républicain est-il une bonne méthode ?
Alain Hayot Non, c’est une méthode contre-productive, une tactique électorale sans autre contenu politique que de faire barrage en s’appuyant sur des scrutins non démocratiques. Le front républicain est inefficace puisque, d’élection en élection, il renforce le FN au lieu de l’affaiblir en légitimant le « seul contre tous », « l’UMPS », le « système » ; il contribue ainsi à en faire un vote de rupture. Le vote FN n’est plus un vote circonstanciel mais un vote d’adhésion d’une part importante de l’électorat de droite à un projet de société nationaliste et autoritaire, identitaire et xénophobe. Cette radicalisation droitière s’exprime désormais à l’échelle de tout le territoire et dans toutes les classes sociales comme un vote utile contre toutes les insécurités, tous les abandons, tous les refus, en particulier celui des immigrés et de l’Europe.
Nicolas Lebourg Il n’y a pas de bonne méthode. En Midi-Roussillon, quand Dominique Reyné ne se retire pas, il retient une partie de l’électorat de droite qui pourrait sinon voter FN contre la gauche, Louis Aliot ayant déjà amplement incarné « la droite » au premier tour. Dans son département des Pyrénées-Orientales, conservé par la gauche aux départementales, il fait 54 %. Dans sa ville de Perpignan, conservée par « LR » grâce à un front républicain au second tour des municipales, il fait plus que les scores additionnés de la gauche et de la droite. Autrement dit : c’est une erreur de confondre tactique et stratégie. En outre, quand on arrive à ce niveau de score avec une progression continue , le principe même du front républicain est plus délicat à faire admettre par rapport au principe démocratique. Peut-être est-il temps de se dire que le « front républicain » ne doit plus être contre des hommes choisis par le suffrage universel, mais bien contre leurs idées. La vie politique ne cesse de se droitiser, courant derrière le FN : que les hommes du FN défendent leurs idées dans les assemblées, et que les autres les récusent et défendent les leurs. Enfin, si on veut être quelque peu cynique, on observe qu’en Europe depuis trente ans, les vraies difficultés pour les nationaux-populistes commencent quand ils partagent les responsabilités. L’usure du pouvoir est souvent encore plus dure pour eux que pour les autres.
Willy Pelletier Le front républicain est irresponsable, de courte vue et inefficace. Il ne suffit pas, sur un mode caporal-chef, d’enjoindre aux électeurs de gauche de se reporter sur des listes de droite. Les électeurs ne sont pas des garnisons que l’on transporte. C’est une vision étriquée de professionnels de la politique qui mécaniquement additionnent des scores en ignorant tout des mécanismes sociaux d’où proviennent les votes. En Paca, imagine-t-on des syndicalistes licenciés et condamnés sous Sarkozy aller voter pour un représentant de la bourgeoisie niçoise plus à droite que Sarkozy ? Le front républicain est irresponsable car il accrédite l’idée d’une connivence entre les élites des partis « de gouvernement ». Or, même si les votants et les votes FN sont très différents, les rassemble ce sentiment sourd qu’avec ce bulletin, on dit « merde » à un « système qui nous emmerde ». Le front républicain les conforte dans l’idée que droite et gauche participent d’un seul et même « système ». Il abolit les frontières droite-gauche, alors que, déjà, François Hollande mène une politique de droite. C’est une stratégie à courte vue, aveugle aux causes sociales des votes FN. Comme si un cumul ponctuel de voix allait interrompre l’exaspération des concurrences, des incertitudes, des galères, des mépris, des avenirs bouchés, qui s’expriment dans les votes FN.

Comment enrayer la dynamique actuelle de la droite et du FN ?
Nicolas Lebourg Le problème , c’est que la droite a très bien enrayé toute seule sa dynamique. Le flou doctrinal de l’agitation sarkozyste a contribué au développement du FN. Je tends à penser qu’il y a donc un « bloc droitier » qui se constitue à la fois dans les transferts de votes et le rapprochement des opinions identitaires, mais que, du côté de la gauche, il y a un ennemi principal à définir. Nous sommes dans une phase intermédiaire, mais avec un système à deux tours, on finira à droite soit avec un FN dominant soit avec « LR » dominant. Étant donné la différence de nature entre les deux, il me semble que la gauche devrait préférer avoir face à elle un grand parti conservateur plutôt qu’un parti d’extrême droite surboosté. Cela ne peut dépendre d’elle que d’une manière : briser l’indifférenciation politique. Que le clivage droite-gauche soit net, fort, tout en refusant le dénigrement mesquin de l’adversaire (les assimilations de Sarkozy au fascisme étaient ajouter de la confusion à l’indifférenciation).
Willy Pelletier Ce sera difficile. Les politiques menées depuis trente ans cassent les services publics, créent du chômage, compriment les revenus, bloquent l’ascension sociale. S’étend l’insécurité sociale parmi les classes populaires, les agriculteurs, les jeunes des classes populaires, les petites classes moyennes. S’avive alors la guerre des pauvres contre de plus pauvres qu’eux, et la guerre des petites classes moyennes contre les milieux populaires, qui alimentent les votes FN. Ces luttes entre classes voisines insécurisées s’intensifient avec les modernisations libérales qui s’enchaînent. Et le score du FN va croître à mesure qu’en tous secteurs, les modernisations libérales amplifiant leurs effets, toujours plus d’individus se trouveront peu assurés de leurs statuts, ne supporteront plus leurs situations, redouteront l’avenir, et craindront, partout, que les plus proches d’eux socialement s’en tirent mieux qu’eux-mêmes. Pour certains milieux populaires, dans des quartiers urbains, la relégation liée au chômage qui dure, la réclusion dans des HLM dégradées, l’échec scolaire des enfants, rapprochent leurs conditions d’existence de celles des groupes dont ils se sont crus éloignés : les immigrés. Le bulletin FN exprime la hantise d’être précipité dans le monde auquel ils comptaient échapper, une manière de conjurer le déclassement collectif en s’écartant symboliquement (par le vote) des plus proches objectivement. Mais il y a des votes FN et non pas « un » vote FN. Ce n’est pas seulement un vote de relégation. En zones périurbaines, certains propriétaires de pavillon votent FN. Ils sont « sortis » des banlieues voisines, et voter FN, c’est fixer qu’objectivement ils se distinguent de ceux qui vivent en habitat social (souvent issus de l’immigration) ou de ceux qui bousculent l’ordre (souvent les jeunes). Ils se sentent eux aussi fragilisés : dans leur promotion au travail, dans l’anticipation d’une retraite les pénalisant, ou du fait des désarrois professionnels de leurs enfants. Les scores du FN agglomèrent donc des déstabilisations différentes de groupes sociaux différents mais insécurisés, percutés différemment par les modernisations libérales différentes. Ces dynamiques sociales vont durer.
Alain Hayot Pour faire reculer le FN, il ne suffit pas de se rassembler, il faut l’affronter et le combattre. On ne le fait sûrement pas en mettant le FN au centre ou en lui empruntant ses thèses comme le font Sarkozy, depuis près de dix ans, mais aussi Valls, qui cultive un discours autoritaire et sécuritaire, et même Hollande, qui a revêtu des habits de chef de guerre, installant le pays dans la peur et l’état d’urgence. Tout cela légitime le FN et contribue à sa dynamique. En second lieu, il faut mener une politique qui lui coupe l’herbe sous le pied. Le FN fait son miel des peurs et des insécurités. Le cœur de son électorat est constitué par des catégories qui ont l’angoisse du déclassement ou qui se heurtent à la panne de l’ascenseur social. Ajoutons à cela qu’une part de la dynamique électorale du FN est due à l’abstention de l’électorat populaire de gauche, qui sanctionne ainsi les choix austéritaires du gouvernement socialiste. C’est dire l’urgence d’une réorientation de cette politique. Enfin, il faut que les forces progressistes de ce pays mènent avec plus de vigueur la contre-offensive face à un FN qui a gagné la bataille des idées. Il s’agit de déconstruire ses fausses évidences, de traquer ses contre-vérités et de démontrer le caractère inégalitaire, discriminatoire et xénophobe de ses positions et de ses actes. Au-delà de cette déconstruction, c’est à une véritable entreprise de reconquête d’une hégémonie culturelle émancipatrice qu’il faut s’atteler. Elle doit s’adresser à l’ensemble de la société et réinventer une pensée, des valeurs, des mots, une symbolique qui nous projettent vers un futur qui nous fassent rêver.
Au-delà du scrutin des régionales, sur quels terrains faut-il mener le combat ?
Willy Pelletier Parlons cru : l’identité de classe (qui unirait « les travailleurs » contre les patrons et ceux qui politiquement les servent) pourrait faire reculer la promotion de l’identité nationale comme première identité politique légitime. Il faut de nouveaux lieux où re-constituer ces sociabilités et ces intérêts de classe, ces oppositions de classes.
Alain Hayot Outre ce que j’ai dit sur la reconquête d’une hégémonie culturelle, deux chantiers me semblent essentiels à ouvrir. Le chantier de la solidarité : il s’agit de renouer des liens fraternels et de produire du commun dans la cité, l’entreprise, l’école, les espaces associatifs et culturels. Il s’agit aussi de repolitiser les enjeux, les luttes et les aspirations, en inventant des modes citoyens d’exercice de la politique qui intègrent et élargissent les formes partisanes dans des espaces citoyens qui rassemblent les différences tout en les respectant, afin de construire du commun. Le chantier du projet et de l’alternative : c’est sans doute le chantier majeur parce qu’il s’agit de forger la trame d’un projet alternatif au néopopulisme qui nous enfoncent dans les ténèbres, comme au néolibéralisme qui nourrit la vague brune. Il faut construire ensemble le projet d’une société d’émancipation humaine qui dessine les contours du dépassement de ce capitalisme financier, productiviste et consumériste, d’en finir avec toutes les formes d’exploitation, de domination et d’aliénation de l’homme par l’homme, de la femme par l’homme, de la nature par l’activité humaine ; de penser l’émancipation à partir de l’égalité des droits, l’éradication des discriminations et l’autonomie des individus ; le développement humain, durable et solidaire à l’aide de l’appropriation citoyenne des biens communs et la préservation dela planète ; la civilisation avec le partage des savoirs, des arts et des cultures ; la révolution citoyenne pour une refondation de la République, de la laïcité et de la démocratie. C’est en éclairant l’avenir que nous nous garderons de la barbarie.
Nicolas Lebourg Le premier thème pour le vote FN, c’est le rejet de l’immigration et des personnes originaires des mondes arabo-musulmans. Sur ce sujet, la gauche n’a pas vocation à le concurrencer. Néanmoins, quand on voit le survote FN des femmes employées et des jeunes, on est bien obligé de constater que la précarité généralisée et les temps partiels subis aboutissent à une demande de protection et d’autorité auquel le souverainisme intégral du FN répond. Il est étonnant que la gauche ait oublié à quel point les formes de la production conditionnent la façon de penser le monde : la précarité individuelle amène à une demande de compensation unitariste collective, de même que la métropolisation déconstruisant les zones rurales (un thème du FN lors de ce premier tour). Donc, s’il s’agit d’investir les thèmes unitaires sous un angle inclusif et non exclusif, de revaloriser les valeurs de l’humanisme égalitaire, il s’agit aussi de repenser les conditions productives, dont le travail . Or, à gauche, soit on est libéral, figés sur le thème de la flexibilité, soit on est pour le statu quo, arc-boutés sur la défense d’un CDI dont la plupart des moins de 40 ans ne rêvent même plus. Si on ne veut pas laisser le thème du volontarisme et du travail aux droites dans un monde en voie d’ubérisation, il va bien falloir être capables de trouver autre chose que les outils de l’ère industrielle.

La revue de presse
Libération, 10 décembre 2015
Grégoire Biseau :
« Toutes les têtes de liste FN répètent en chœur qu’elles couperont les subventions à toutes les associations “communautaires et politisées”. Ne demandez pas à Marine Le Pen ce qu’elle entend par là… C’est par cette faille que le FN compte bien mener sa révolution réactionnaire et xénophobe. Promis, elle ne fera pas beaucoup de bruit, mais elle fera beaucoup de mal. À tous les acteurs associatifs et culturels. Mais aussi aux plus fragiles de nos concitoyens qui en sont les principaux bénéficiaires . »

Le Monde, 9 décembre 2015
Interview de Jean-Luc Mélenchon
« “Faire barrage à l’extrême droite” sans aucune exigence ni engagement préalable sur les principes essentiels est un blanc-seing très dangereux. Le seul choix honorable en démocratie, c’est d’assumer le combat d’idées en faisant confiance à l’intelligence du peuple souverain. »

Tag(s) : #Politique