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« Les précaires suivent la politique, mais restent inaudibles »

Propos recueillis par Pierre DUQUESNE

Vendredi, 16 Octobre, 2015

L'Humanité

Patrick Nussbaum

Céline Braconnier, directrice de Sciences-Po Saint-Germain-en-Laye.

« Il n’y a pas plus de désintérêt vis-à-vis de la politique chez les précaires que dans les autres catégories sociales. C’est l’une des conclusions de l’enquête que nous avons menée avec Nonna Mayer sur la campagne présidentielle de 2012 (les Inaudibles, sociologie politique des précaires, éditions Presses de Science-Po). Même sans électricité, ni télévision, les personnes les plus fragilisées sont bien informées et suivent la vie politique via la presse gratuite, dans les McDo ou les bibliothèques publiques… Leur suivi de la campagne n’est pas très éloigné, dans son intensité, de celui que l’on trouve dans d’autres milieux sociaux. Ces personnes émettent d’ailleurs des avis qui sont éclairés par leur expérience de la précarité. Le problème, c’est qu’elles ne se font pas entendre. Leur parole reste dans un espace de proximité et dans un relatif entre-soi, et n’est plus relayée dans l’espace public. C’est notamment en raison de la ségrégation socioterritoriale, qui place ces personnes dans des zones très éloignées des lieux de décision. Des territoires, en outre, d’où proviennent très peu d’élus. Les plus démunis ne sont pas absents des débats, mais ils sont souvent réduits à leur situation de pauvreté, quand ils ne sont pas présentés comme des objets de politique publique. Quand ils parlent de ces catégories, les responsables politiques s’adressent en général à d’autres groupes. Les plus pauvres ne sont jamais interpellés comme des sujets politiques à part entière. Ce n’est pas que ces gens ne parlent plus, mais ils ne sont plus entendus. Preuve que le lien est coupé, de plus en plus d’institutions publiques nous sollicitent pour savoir comment entrer en contact avec ces catégories sociales. Les plus fragiles ont des choses à dire, s’organisent, comme l’a montré le beau film de Jean-Pierre Duret, Se battre, mais cela se passe dans des endroits très éloignés. Écrire des livres, faire des films, leur donner la parole est un enjeu fondamental pour les imposer à nouveau dans l’espace public.

http://www.humanite.fr/

« Les précaires suivent la politique, mais restent inaudibles »
Tag(s) : #Emploi