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Logement : Tous les coups sont permis...


Pia de Quatrebarbes - L'Humanité Dimanche
Jeudi, 5 Février, 2015
Humanité Dimanche
Patrick Nussbaum


Les Français ont des ressources insoupçonnées : ils ont appris à vivre la tête penchée, faute de plafond assez élevé ; d’autres ont dû investir leur voiture ou des souplex – en réalité des caves ; certains encore s’entassent à plusieurs dans moins de 10 m2 ou logent dans des hôtels meublés insalubres... Ça tombe bien, parce que c’est un peu comme si, à la tête de l’État, on avait abandonné l’idée de vraiment régler la crise du logement. Le logement, un nouveau terrain de jeu où certains se font de l’argent rapidement et sans scrupule, quand des millions de Français en prennent plein la tronche.

Tom (1) relève à peine la tête. Pendant 18 mois, il a vécu la tête penchée. Un coup à droite, un coup à gauche, pour soulager sa nuque. Dans son appartement de 15 m2 au sol, il n’y a même pas un mètre carré où il peut se tenir debout. Il n’est pas très grand pourtant, Tom. À peine 1,70 m. Contre 550 euros par mois, il a investi les combles d’une maison particulière au Blanc-Mesnil (Seine- Saint-Denis). « La propriétaire ne demandait rien, à part le loyer. » À 48 ans, il était « pris à la gorge ».
Depuis un mois, il vivait dans sa voiture. « Il commençait à faire froid. C’est dur, rien à faire. On roule un peu. On se lave au travail. Je me garais sur un parking de supermarché. D’autres gens “vivaient” là, mais on ne sait jamais sur qui on va tomber la nuit. » Tom travaille une partie de la nuit, 1 450 euros par mois, comme boulanger dans la grande distribution. Jusque-là, ça roulait à peu près pour lui. Jusquelà, il vivait dans une maison avec sa femme et ses trois enfants. Et puis, il y a eu la séparation. De ces 18 mois,il garde « l’impression de toujours avoir mal au dos, la honte de ne pas pouvoir recevoir ses enfants et de devoir vivre comme un chien ». L’inspecteur du service d’hygiène de la mairie est passé : « Le logement n’est pas habitable, la propriétaire ne pouvait pas le louer », lui a-t-il dit. Pour Tom, c’était « indigne, certes. Mais une solution ».
Ces « solutions » individuelles, des millions de Français doivent les subir. 3,5 millions selon le rapport de la Fondation Abbé-Pierre publié le 3 février. « 10 millions si l’on considère aussi tous les ménages fragilisés à court ou moyen terme. » Un peu comme si, à la tête de l’État, avec l’abandon de la régulation des loyers, la baisse des aides à la pierre (qui finance le logement social) et l’exigence de « débloquer l’investissement locatif », selon le ministre de l’Économie Macron, on avait abandonné l’idée de vraiment régler la crise du logement. La « débrouillardise » comme nouvelle politique du logement.

LE COÛT DU LOGEMENT A DOUBLÉ DE 1985 À 2005 POUR LES 10 % DES FOYERS LES PLUS PAUVRES.

Au journal télévisé de David Pujadas, sur France 2, on s’ébahit ainsidevant des structures, tout incorporé, de 15 m2... « Faudra-t-il en prendre son parti ? » interroge-t-il faussement (3 février 2014). Un architecte parisien fait le buzz avec un appartement de 7 m2... Sauf que la loi interdit la location d’une surface de moins de 9 m2 et d’une hauteur sous plafond de 2,20 m. À Paris, « on a une quarantaine de signalements par an, mais on sait très bien que ça ne reflète qu’un petit bout de la réalité », explique Pascal Martin, chef du service technique de l’habitat à la Ville de Paris.
Comment, dans un pays qui a reconnu le droit au logement opposable en 2007, laisse-t-on prospérer cette zone grise ? « Depuis 30 ans, le taux de construction est inférieur aux besoins. Nous ne sommes plus en situation de mal-logement, mais de pénurie grave », explique Stéphane Peu, chargé du logement au PCF et adjoint à la mairie de Saint- Denis (93). On pourrait ici enquiller tous les chiffres de cette pénurie, le niveau historiquement bas de la construction en 2014 (297 532 contre l’objectif annoncé par Hollande en 2012 de 500 000). On pourrait aussi seulement citer le 1,8 million de personnes qui attendent un logement social. Ou les 800 000 à un million de logements manquants.

Sous-sols, garages, campements ou bidonvilles... servent d’abri pour ceux qui ne sont « pas acceptés ailleurs ». La crise du logement a pris un tour dramatique en France.
« ON VIT EN CAGE »

Au coeur du problème : une politique du logement d’inspiration libérale qui « favorise l’accession à la propriété, réduit le logement social à la portion congrue, tout en favorisant l’investissement locatif (permettre à des déjà propriétaires d’acheter pour louer) via des défiscalisations extrêmement coûteuses pour l’État, du nom de leurs promoteurs/ministres du logement : Scellier, Pinel ». En clair : il s’agit de confier en partie au marché les clés de réponses à la crise du logement. La pénurie, organisée, est donc un formidable terrain de jeu pour promoteurs, propriétaires, qui font flamber les prix. À la clé, des hausses de loyer « vertigineuses » dans les zones tendues (Île-de- France, Rhône-Alpes, l’arc Atlantique). Un ménage en Île-de-France consacre 40 à 45 % de son budget au logement, 28 % dans le reste de la France en moyenne, contre 18 % il y a 10 ans. Mais la pénurie produit aussi une « économie noire » où tous les coups sont permis.
Quand on en parle avec Fatos, elle acquiesce. Elle vit avec sa famille dans un appartement au 25, rue Poissonnière, dans le 4e arrondissement de Paris. En 2011, une société civile immobilière (SCI), ironiquement nommée la Belle Poissonnière, rachète l’immeuble de 800 m2,1,6 million d’euros à la propriétaire, qui y vit elle aussi. La SCI achète à 2 000 euros le m2 et compte bien revendre « à la découpe »... un à un, les appartements à 10 000 euros le m2. Derrière la SCI, deux hommes que l’on retrouve selon societe.com à la tête d’autres SCI ou d’entreprises de conseil en expertise immobilière.

QUAND LES MAIRES JOUENT CONTRE LE LOGEMENT SOCIAL : UNE CHUTE DE 9 %

Les bailleurs sociaux avaient lancé l’alerte dès juillet. Après les municipales de mars largement remportées par la droite, « 20 300 logements sociaux dont la construction aurait dû commencer sont bloqués par les nouveaux maires », déplorait Jean-Louis Dumont, président de l’Union sociale pour l’habitat, qui regroupe les acteurs du logement social. Cela représente 20 % des projets de construction. 12 000 de ces logements devaient de surcroît sortir des territoires les plus mal dotés, en particulier d’Île-de-France, où le taux de blocage grimpe à 36 % ! Résultat : 106 414 logements sociaux ont été financés en 2014, soit 9 % de moins qu’en 2013. 330 des 770 communes soumises aux obligations de la loi SRU (25 % de logements sociaux dans les villes de plus de 3 500 habitants) ne la respectent pas. Toutes préfèrent payer des pénalités (324 euros par logement manquant) de « peur de devoir accueillir une majorité de chômeurs si elles construisent des HLM », rappelle Jean-Louis Dumont. Une sorte de droit des communes les plus riches à ne pas appliquer la loi.
Trois locataires sont partis. Sept sont encore là, certains, comme Gisèle D. et la famille de Fatos, sont protégés par la loi de 1948. « Un jour, j’ai reçu de l’eau dans ma chambre. Ils venaient d’enlever la toiture sans même nous en parler ! Ça a duré deux mois », raconte Fatos, encore hallucinée. La toiture a été changée, mais « c’est une passoire thermique, c’est seulement pour nous faire partir ». Chez Gisèle D., les toilettes, qui se trouvaient sur le palier et formaient « une excroissance » sur l’immeuble, ont été reconstruites... dans la chambre, sans cloison. Et quand elle a osé se plaindre, on lui a répondu : « Vous n’avez qu’à partir ! » Pour Benoît Filippi, économiste spécialiste de l’habitat, du Réseau Stop aux expulsions locatives, « il s’agit tout simplement de travaux abusifs. Le but n’est pas les loyers, mais la vente rapide et le profit. Les ventes à la découpe en Île-de-France représentent 7 milliards d’euros d’activité, sur les 43 milliards d’euros au total des ventes immobilières en France ». Parfois les loyers peuvent aussi être juteux. Dans le très bourgeois 7e arrondissement parisien, à quelques mètres de ce qui fut le QG de campagne de Hollande, Elsa, 27 ans, et sa mère, Dominique, 49 ans, vivent depuis 10 ans dans 10 m2 pour 800 euros par mois. 10 ans de vie qui s’empilent sur des étagères au-dessus du canapé qui sert aussi de lit. « On se dispute tout le temps », dit d’emblée la mère. « Le sommeil, c’est toujours la raison », disent-elles pourtant en se marrant. Une fois que le lit est déplié, impossible d’ouvrir la porte. « On vit dans une cage ».

« TAXE APPARU », JAMAIS VUE...

Comment se sont-elles retrouvées ici ? Un travail libéral, de 25 000 à 30 000 euros par an, mais « des employeurs qui ne paient pas pendant 2 ans. Alors, après une expulsion il y a 10 ans, il fallait trouver très vite, sans demande de garant, sans justificatif, il n’y avait qu’ici qu’on nous a acceptées », raconte Dominique. « Je n’ai pas pu payer le loyer pendant 2 ans. » Leur dette locative a atteint la somme de 21 000 euros. Elsa a dû arrêter ses études, faire plein de petits boulots, « de la caisse, à l’animation pour assurer le quotidien...comme manger ». Elles payent le loyer, remboursent 750 euros par mois. Leur propriétaire, une SCI, dont on imagine aisément qu’elle ne paie pas la taxe Apparu (lire l’encadré sur le micrologement), les a traînées devant le tribunal pour les faire expulser.

10 % DE LA POPULATION DÉTIENT PLUS DE 50 % DU PATRIMOINE IMMOBILIER, CONTRE 46 % EN 2004.

Et puis parfois aussi on oscille entre loyer cher et l’occasion de gagner plus. À Vitry-sur-Seine (94), dans une petite rue paisible, fleurissent les permis de construire. Ça sent la rue qui s’embourgeoise. Au milieu d’une parcelle, reste un hôtel meublé. Ici, 7 travailleurs pauvres, des Français, des régularisés, des sans-papiers. Le plus ancien, Almamy, y vit depuis 11 ans. Félix, lui, depuis 2 ans... Ils n’ont pas de bail, mais une quittance à chaque loyer. Ils lâchent tous les mois 400 euros pour des chambres de moins de 10 m2. Des cafards dans la cuisine, les murs pleins d’humidité. En septembre, le propriétaire leur annonce la vente à un promoteur, ils doivent partir le 1er janvier. Le 9 janvier, il veut murer les entrées de l’hôtel. Avec l’association Droit au logement,les locataires manifestent devant l’hôtel. Personne ne viendra murer. Aujourd’hui, ils n’ont plus de chauffage, veulent qu’on les reloge. On comprend aussi en écoutant Félix à quel point le système est vicieux. « Un marchand de sommeil ? Je ne sais pas. Quand je n’avais rien, il m’a offert un toit. C’est peut-être pourri, mais c’est chez nous ici », lance-t-il. Il faut se loger coûte que coûte. Et rien ne devrait changer. Le conseil général de l’environnement et du développement durable a rendu le 29 janvier, un rapport au gouvernement. Une bombe qui vise à réduire les aides personnelles au logement et à supprimer les aides à la pierre au secteur HLM. Le but : économiser 4 milliards d’euros. Au gouvernement, on se veut rassurant : « Un document de travail », disent-ils.....
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