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"J'ai passé la nuit dehors contre la pauvreté et le mal-logement"

"J'ai passé la nuit dehors contre la pauvreté et le mal-logement"


Reportage de Pierre Duquesne, texte et photos
Vendredi, 13 Février, 2015
Humanite.fr


Notre envoyé spécial a passé la nuit dernière place de la République à Paris pour "la Nuit solidaire pour le logement", organisée par 33 associations de lutte contre l'exclusion.
La solidarité est entrée en scène, jeudi soir, place de la République, à Paris. C'était la vedette de la Nuit solidaire pour le logement, organisée par 33 associations de lutte contre l'exclusion. "Faites du bruit pour Les petits frères des pauvres !", hurle le délégué général pour la Fondation Abbé-Pierre, Christophe Robert, transformé pour l'occasion en chauffeur de salle. "Emmaus Solidarité... Solidarités nouvelles pour le logement... Médecin du Monde... Fnars... Fondation Abbé-Pierre..." Chaque fois qu'il annonce l'une des organisations du Collectif des associations unies, une immense clameur monte de la foule.

Dans cette ambiance de festival, la chanteuse Jeanne Cherhal ne chante pas. Sur scène, elle se fait la porte-voix des 33 présidents de ces associations spécialisées dans l'urgence sociale. L'artiste lit, d'un ton solennel, leur appel à la mobilisation générale lancé aux pouvoirs publics et à l'ensemble de la société : "Nous, qui nous reconnaissons pleinement dans les valeurs de liberté, d'égalité, et de fraternité. Nous refusons cette société qui laisse se développer dangereusement la pauvreté et les inégalités."

Les chiffres sont connus. 10 millions de personnes sont confrontées à la crise du logement. 3,5 millions de mal-logés, dont 142 000 sont sans domicile fixe. "C'est 50 % de plus qu'il y a dix ans, poursuit Jeanne Cherhal, sans que cela suscite une réaction forte de la puissance publique. Pendant ce temps, les inégalités sociales se creusent, au point que 10 % de la population concentre près de la moitié du patrimoine national."

Face une telle situation "indigne de la sixième puissance économique mondiale", il y a urgence à mettre en oeuvre "une politique de solidarité beaucoup plus ambitieuse, qui permette enfin de rendre effectif le droit au logement et à l'hébergement". Entourée des responsables associatifs, la porte-parole continue la lecture de leur appel, destiné à être signé par le plus grand nombre. Le Collectif des associations unies exige "un nouveau plan de lutte contre la pauvreté", "une loi de programmation d'hébergements et de logements à vocation sociale, dans le parc privé comme dans le parc HLM", mais surtout trois engagement fermes et immédiats : "personne ne doit être contraint de vivre à la rue", ni "remis à la rue à la fin de cet hiver". Et nul ne doit être expulsé de son logement ou d'un terrain "sans solution alternative".

C'est au tour d'Aldo d'entrer en lice. Sans-domicile depuis 2001, ce Toulousain joue les acteurs, ce soir. Et il donne la réplique à Rita, elle aussi habituée des centre d'hébergement et de réinsertion sociale, les CHRS. Un petit théâtre des opprimés pour faire entendre les voix de ceux que l'on n'entend pas. "Le 115, non mais allo quoi ! Le 115, j'en ai tellement l'habitude que je ne l'appelle même plus", raconte cet expert des dispositifs d'urgence, à bout de souffle. "Plus on veut mettre des gens à l'abri, plus il y a des gens à la rue", lance cet homme de 70 ans. Il ne supporte plus d'entendre parler, dans les médias, de "gestion au thermomètre". "Plan grand froid, c'est beaucoup mieux. Au moins on sait ce que cela veut dire." Mais se reprend aussitôt. "Plan grand froid, ok, mais quel froid ? Quelle température ? Quelle couche de neige avant une mise à l'abri ?"

M. Loyal, qui est à la ville le coordonateur du rapport de la Fondation Abbé-Pierre, revient en piste et invective la foule :
"- La solidarité...
"- ...c'est maintenant !", crient les 5000 à 6000 personnes venues bravées le froid pour apporter leur soutien à tous les mal-logés.
Nombreux sont aussi les passants à se mêler aux bénévoles, exclus ou SDF, en nombre. Tous brandissent symboliquement des couvertures de survie au dessus de leurs têtes. Mille toits symboliques scintillent dans la nuit et réchauffent les coeurs. Un océan de misère n'est plus qu'une mer d'or. L'alchimie a pris dès le début de la soirée. Nolwenn Leroy citait du Victor Hugo. L'animatrice télé, Aïda Touihri, déclamait, elle, l'article 25 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme. "Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires..."

Lucian, roumain sans âge, a commencé la soirée assis au pied de l'immense statue de la République, qui lui tournait le dos. "Dormir dehors", tente d'expliquer l'étranger à la barbe hirsute, mêlant la parole et le mime. Il ne parviendra à articuler que deux mots en Français. "Social, problème... Social, problème..." A quelques mètres de là, une étudiante pénètre pour la première fois dans un cabanon de bidonville, reconstitué par les équipes de Médecins du Monde. Plus loin, deux jeunes hommes, d'une vingtaine d'années, s'installent sur des lits de camps installés sous les fenêtres du Crown Plaza, hôtel cinq étoiles. Ils dormiront pour la première fois dehors, "par solidarité avec les sans-abri". Un des SDF les aidera à bien mettre le duvet et la couverture de survie pour résister à la pluie froide qui commencera à tomber vers deux heures du matin. D'autres partageront un twist endiablé sur Claude François ou la Mano Negra jusqu'au petit matin.
Lucian lui, vers 23 heures, s'est relevé. Homme parmi les hommes, il se balance, bouge, danse. Et lève le poing. "On lâche rien", chante HK et les Saltimbanks.
http://www.humanite.fr/

Tag(s) : #Société