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De l'art de faire le jeu du FN en prétendant le combattre

Jack Dion

Il aura suffi d’une élection partielle dans le Doubs, consécutive à la démission de Pierre Moscovici (PS) suite à son exfiltration vers Bruxelles, pour que revienne la sempiternelle question lorsque le FN se retrouve au second tour : faut-il former une sorte de « front républicain » pour empêcher l’élection d’une députée d’extrême droite ? Question piège par excellence dont on n’a pas fini de reparler, puisqu’elle se posera lors des prochaines élections.

Certains ténors de l’UMP, Alain Juppé en tête, ont expliqué qu’en leur âme et conscience, ils ne pouvaient se réfugier sur l’Aventin et qu’ils voteraient PS s’ils étaient électeurs de Doubs. C’est tout à leur honneur. Un tel choix souligne leur engagement en faveur de valeurs sur lesquelles Marine Le Pen s’assoie avec d’autant plus d’aisance qu’elle sait brouiller les cartes pour le faire oublier.

Nul ne se plaindra qu’une partie de la droite soit fidèle à certains des principes qui fondent l’esprit républicain, surtout lorsque l’on se rappelle comment un ex-président de la République a pu jouer avec les allumettes de la connivence idéologique avec l’extrême droite, au point de ne plus savoir aujourd’hui comment s’en dépêtrer.

Pour autant, rien n’est réglé. Des dignitaires de droite seront en paix avec leur conscience (tant mieux pour eux), d’autres moins (ce n’est pas nouveau). Si les premiers sont entendus par leurs électeurs (ce dont nul ne peut présager), la candidate FN qui se présente dans le Doubs sera sans doute battue. Le PS, qui va de Charybde électoral en Scylla politique, aura pu profiter de l’aubaine pour masquer sa déconfiture le temps d’un week-end. Mais c’est tout.

A FORCE DE S’EN TENIR À UNE POSTURE MORALE, ON A OUBLIÉ QUE LE PEN AVAIT ADAPTÉ SON DISCOURS POUR RATISSER LARGELe problème du vote FN, en effet, reste entier. On peut même penser que l’échange d’amabilités entre partis propres sur eux ne peut, à terme, que jouer en faveur du parti de Marine Le Pen. Cette dernière a bâti son succès sur le rejet de « l’UMPS », mettant ainsi la droite et la gauche de gouvernement dans le même sac de rejet. Dans ces conditions, toute esquisse de « front républicain » est un cadeau divin qui vient conforter l’idée que« l’establishment », comme on dit chez ces gens-là, est ligué contre l’extrême droite, et donc que le bulletin FN est la seule manière de balancer une quille dans le jeu institutionnel.

Tel est le résultat d’une diabolisation du FN qui est devenue un boomerang. A force de s’en tenir à une posture morale, on a oublié que Marine Le Pen avait adapté son discours pour ratisser (très) large et marcher sur les plates-bandes de partis se situant à l’autre extrémité de l’éventail politique. A force d’agiter le FN comme un épouvantail, on en a fait le réceptacle naturel de tous ceux qui subissent le poids de la crise et qui paient au quotidien la note du détricotage systématique du pacte républicain.

A force de justifier des choix économiques et sociaux qui se ressemblent comme deux feuilles d’impôt, on a laissé le FN apparaître comme le seul moyen de hurler sa colère. A force d’oublier des sujets jugés scabreux (immigration, sécurité, laïcité, intégrisme, nation…), on a permis à l’extrême droite de semer des graines funestes.

Résultat : on se retrouve avec un parti d’extrême droite ripolinée en pleine expansion contre lequel tout le monde met en garde mais qui se nourrit des abandons de ceux qui prétendent lutter contre lui. C’est l’équation de l’échec assuré.

Se positionner contre le FN, dénoncer sa xénophobie latente et le danger de ses prises de positions, c’est une posture républicaine respectable. Continuer à mener une politique qui pousse les pauvres dans les bras de l’extrême droite, c’est une posture suicidaire.

Tag(s) : #Politique