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Jean-Marie Pernot « La CGT ne doit pas rester prisonnière d’elle-même »

Jean-Marie Pernot, de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires), analyse le malaise qui saisit la CGT, au-delà de l’effet des articles de presse qui ont mis en cause son secrétaire général. Pour lui, cet épisode doit pousser le syndicat à « agir sur sa propre réorganisation ».

La commission exécutive confédérale (CE) de la CGT doit se réunir aujourd’hui pour décider des réponses à donner au trouble des militants, qui s’interrogent sur l’utilisation de l’argent du syndicat et les pratiques de sa direction confédérale, à la suite des récents articles de presse visant Thierry Lepaon. La CE doit notamment examiner le rapport de la commission financière de contrôle de la CGT et se prononcer sur la proposition du bureau confédéral de réunir, avant le 16 décembre, les responsables de toutes les unions départementales et fédérations « pour permettre le débat le plus large dans la CGT », en donnant la priorité à la « transparence complète ». L’occasion pour le chercheur spécialiste des syndicats, Jean-Marie Pernot, de décrypter les raisons d’un malaise qu’il estime plus profond dans le syndicat, touchant à sa difficulté d’organiser un salariat en pleine transformation et stoppé par la « panne de l’espérance politique ».

Comment interprétez-vous la crise de direction qui secoue la CGT ?

Jean-Marie Pernot La CGT n’a pas une longue histoire en matière de gestion de ses débats internes, de ses divergences et de choix de ses dirigeants. Avant, ces débats étaient tranchés ailleurs qu’à la CGT… En 1999, le passage de témoin entre Louis Viannet et Bernard Thibault avait posé moins de problèmes, parce que ce dernier s’était imposé de manière assez forte lors du conflit de 1995. Lui-même, toutefois, n’a pas bien géré sa succession, et beaucoup lui en font reproche aujourd’hui. Il y a eu des erreurs, des tâtonnements, une course à la candidature mal maîtrisée, mal comprise, sans doute parce que c’était la première fois qu’à la CGT, des personnes concouraient au poste de secrétaire général. Et au final, le candidat qui est sorti ne faisait même pas partie des trois premiers. Le début de mandat a été difficile pour Thierry Lepaon, qui n’a pas su s’imposer dans une période difficile sur le plan politique et économique.

Cet épisode ne révèle-t-il pas un malaise plus profond de l’organisation ?

Jean-Marie Pernot La CGT est en recul dans la plupart des élections professionnelles, le climat est mauvais, les rentrées de cotisations sont difficiles et le nombre de ses adhérents diminue. En 2009, lors du 49e congrès, à Nantes, un état des lieux de ses forces montrait déjà les fragilités de l’organisation. Un débat avait eu lieu et un grand chantier de réorganisation interne semblait ouvert. Mais la lutte contre le pouvoir sarkozyste a permis de masquer les faiblesses grâce au potentiel de mobilisation de la CGT, bien supérieur à celui d‘autres syndicats. Dans cette période, un certain nombre d’engagements ont été oubliés, notamment les nécessités de réorganisation interne.

Quelles sont ces difficultés ?

Jean-Marie Pernot La CGT n’est pas en adéquation avec le salariat d’aujourd’hui. Elle est organisée sur le modèle des années 1960-1970, avec une structuration de branche qui date, calée dans les grandes entreprises et peu dans les PME. Elle n’a pas pris en compte les réorganisations productives qui ont transformé l’entreprise, modifié la structure du salariat, par exemple les rapports entre donneurs d’ordre et sous-traitants, l’appartenance croissante des PME à des groupes, la précarisation des travailleurs, en particulier des jeunes. À cela s’ajoutent le brouillage de frontière entre les différentes branches, mais aussi le poids de la négociation d’entreprise qui a enkysté les syndicats dans ces dernières au moment où celles-ci devenaient des réalités fuyantes. Ce qui pose des problèmes à un syndicalisme solidaire, interprofessionnel. Tout a été accepté comme diagnostic, mais presque rien n’a bougé.

Pourtant, des expériences ont été faites…

Jean-Marie Pernot Oui, il ne faut pas noircir le tableau à l’extrême. Il y a des choses qui bougent, dans la métallurgie, le commerce, dans certains territoires, mais c’est peu de chose à côté de ce qui serait nécessaire… À la SNCF, par exemple, la CGT n’est même pas organisée au niveau du groupe : il y a les cheminots dans leur fédération historique et les salariés du transport routier sont dans celle des transports, alors que c’est une composante majeure du groupe SNCF. Le syndicat est resté sur des structures du passé et la coordination dans l’union des transports est récente et de faible intensité.

Pourquoi ?

Jean-Marie Pernot Le contexte n’est pas propice à prendre des risques. Et la Confédération a en réalité très peu de pouvoir. Elle ne peut finalement qu’impulser, suggérer, elle n’a pas le pouvoir d’organisation, elle doit convaincre. Dans cette crise, on voit réapparaître les grandes fédérations historiques, comme l’énergie, les cheminots, la métallurgie. Historiquement, la CGT a toujours été constituée de deux piliers : un pilier professionnel, par ses fédérations, et un pilier interprofessionnel, par ses unions territoriales. Dans la vie réelle, les fédérations ont toujours été maîtresses du jeu parce que certaines d’entre elles portaient le gros des effectifs ou avaient un pouvoir symbolique très fort. Elles sont moins légitimes aujourd’hui à assurer cette hégémonie parce qu’elles ont des difficultés à produire le sens de leur propre action. La CGT ne doit pas rester prisonnière d’elle-même, elle doit agir sur sa propre réorganisation interne, faire en sorte que les réflexions se concentrent sur les vrais sujets et ne laissent pas les crispations bureaucratiques envahir l’espace. Car cette crise profite à la dispersion syndicale sur des valeurs qui ne vont pas dans le sens de ce que promeut la CGT.

La désillusion politique suscitée par les choix de François Hollande ne contribue-t-elle pas aux difficultés de la CGT à mobiliser, à rassembler sur ses valeurs ?

Jean-Marie Pernot Le climat politique éclaire un peu plus la crise de la CGT. Il y aurait un Front de gauche à 15 %, ascendant dans les sondages, ce ne serait pas pareil. Nous sommes dans un climat de retrait politique des valeurs qu’incarne la CGT. Il existe un espace à gauche du gouvernement Valls qui est inoccupé. Il manque une espérance politique qui donnerait un sens à l’action collective. Mais un grand syndicat doit pouvoir s’adapter à un contexte qu’il ne choisit pas. La CGT ne peut pas rester à la remorque d’une espérance politique en panne. C’est en elle-même qu’elle doit trouver ses ressources, et elle en a.

Jean-Marie Pernot Chercheur
Entretien réalisé par Clotilde Mathieu
Mardi, 9 Décembre, 2014
http://www.humanite.fr/

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Tag(s) : #Société