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L'éditorial de Patrick Le Hyaric. Dans l'Humanité Dimanche. Philippe Martinez est le visage de la générosité, de la solidarité, de la belle fraternité humaine. Notre marin breton et ses camarades du remorqueur « Leonard Tide » font de l’assistance sur les plates-formes pétrolières au large de Tripoli. Toutes affaires cessantes, ils sont venus en aide aux malheureux qui flottaient sur de fragiles barcasses surpeuplées au gré des vents et des courants. Ils sont l’honneur de l’humanité.

Le contraste est saisissant, violent, douloureux ! D’un côté, le valeureux capitaine d’un remorqueur de haute mer, Philippe Martinez, qui l’été dernier sauva la vie de mille huit cent vingt-huit migrants en perdition sous le soleil de plomb de la Méditerranée. De l’autre, presque au même moment, une opération coordonnée des polices européennes en lien avec les agences Frontex et Europol décidée dans l’opacité et le secret total par la présidence italienne du Conseil européen vise à ouvrir une chasse à « l’immigré ».

L’objectif de démantèlement de réseaux de passeurs va servir de prétexte à de grandes opérations d’interpellations de migrants ou de « sans-papiers » et à la collecte de multiples informations les concernant. Lors d’opérations précédentes du même type, quasiment aucun passeur n’a été arrêté. Par contre, les rafles de « sans-papiers » les ont conduits dans les centres de rétention et vers l’expulsion manu militari, sans tenir compte du degré de danger auquel ils doivent faire face à leur retour. Aucun élément n’est donné sur le sort qui sera réservé aux personnes interpellées, ni sur l’utilisation qui sera faite des données personnelles. Cette vaste opération, ouverte cette fin de semaine jusqu’à la fin du mois et qui répond au nom de « Mos Maiorum », va mobiliser pas moins de dix-huit mille policiers et militaires. Elle a été décidée le 10 juillet dernier et les documents « très confidentiels » qui en attestent ne nous sont parvenus que le 6 octobre. Le Parlement européen n’en a pas été informé. J’ai questionné le Conseil européen sur ces documents et cette décision. J’attends la réponse. C’est au moment même où est lancée cette nouvelle opération qu’est stoppée l’initiative dite « Mare Nostrum », qui a pourtant permis de sauver cent mille personnes.

Notre marin breton et ses camarades du remorqueur « Leonard Tide » font de l’assistance sur les plates-formes pétrolières au large de Tripoli. Toutes affaires cessantes, ils sont venus en aide aux malheureux qui flottaient sur de fragiles barcasses surpeuplées au gré des vents et des courants. Ils sont l’honneur de l’humanité. À l’opposé de cette solidarité et de cette générosité, les membres du Conseil européen, du fond de leurs bureaux climatisés, décident en secret que le migrant peut être un délinquant en puissance ou que, conformément à une loi italienne datant de l’année 2002, prêter secours aux migrants peut être assimilé à une « complicité d’immigration illégale ». Ceux-là ne font que nourrir les pires sentiments de rejet de l’autre, la suspicion et la haine. Ceux-là alimentent les fourneaux des extrêmes droites.

Philippe Martinez raconte pourtant très bien que sur cette mer il a sauvé des migrants déshydratés, affamés, apeurés, rackettés par des mafias qui les placent sur ces bateaux moyennant une rançon allant de huit cents à deux mille trois cent soixante-dix euros par personne. Il y a croisé des familles nigériennes, ghanéennes, libériennes, somaliennes, syriennes, irakiennes, sri-lankaises, palestiniennes, fuyant l’enfer des guerres, des maladies et de la misère. Ils n’ont donc pas choisi ! La situation le leur impose ! Ils sont des migrants de force qui n’ont plus pour seul espoir que celui de parvenir à rejoindre les côtes européennes. Encore que, depuis l’année 2000, pour plus de 22 000 d’entre eux, leur fil d’espoir s’est éteint au fond du cimetière marin ! Cela ne rend que plus insupportable la vaste opération policière décidée par le Conseil européen. Comme si l’immigration était un crime et le migrant un coupable, alors qu’il n’est qu’une victime. Se comporter en être humain devrait au contraire conduire à protéger les migrants dont une bonne partie ne doivent leur insupportable situation qu’aux choix politiques néocolonialistes de nos pays occidentaux ou à des guerres qui, comme en Libye, ont été déclenchées par des pays européens, à commencer par la France. Le droit de la mer comme tous les droits humains des migrants doivent être respectés. L’absence de mécanismes communs de sauvetage en mer et de dispositifs européens d’accueil des migrants va de pair avec cette frénésie sécuritaire et policière. D’ailleurs, les réseaux mafieux n’existeraient pas si des voies d’entrée légales étaient organisées pour les migrants et les réfugiés. Les parcours devraient être sécurisés car les dangers commencent dès les pays de départ. Peut-être conviendrait-il aussi de créer des centres de migrants pour les informer de leurs droits en partant de la situation singulière de chacune de ces populations. Des programmes de réinstallation en Europe devraient être imaginés afin qu’ils ne prennent pas la mer.

C’est surtout sur les causes de leur départ qu’il faut agir car il n’y a pas de fatalité aux guerres, aux famines, aux crises sociales et environnementales. Sur tous ces enjeux, les institutions européennes doivent changer de politique et agir pour une mondialisation solidaire et écologique, et cesser de se comporter comme une forteresse, voire un univers carcéral pour populations immigrées.

C’est évidemment une tout autre option que celle qui consiste à considérer un demandeur d’asile comme un potentiel fraudeur et à assimiler le séjour dit « irrégulier » à un délit criminel, à l’opposé d’ailleurs des arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne. L’Organisation des Nations unies comme le Conseil de l’Europe appellent à cesser l’actuelle hécatombe en Méditerranée en facilitant l’accès au territoire européen. Pourtant, les proclamations de la Commission européenne appelant à « mettre fin aux drames de la migration » restent sans effets concrets.

Philippe Martinez est le visage de la générosité, de la solidarité, de la belle fraternité humaine. Il mérite d’être salué. Son engagement est l’incarnation de l’humanisme.

L’opération « Mos Maiorum » en est l’exact contraire. Le choix de ce nom est lourd de sens puisqu’il était l’un des mots d’ordre de la dictature mussolinienne renvoyant à un imaginaire des valeurs de l’ancienne Rome rappelant la prétendue haute moralité des « mœurs des anciens » pour faire face à la déferlante des barbares qui seraient à « nos » portes. Elle inclut l’idée qu’il faut défendre la forteresse, défendre « la pureté de la civilisation » contre le chaos qui frappe à sa porte. Ces concepts très inquiétants nous font faire de grandes enjambées en arrière et portent la très mauvaise odeur de la bête immonde.

Nos valeurs sont celles du généreux marin. Nos combats se dirigent contre la froide Europe, pour la solidarité internationaliste et la fraternité humaine.
Patrick Le Hyaric
Jeudi, 16 Octobre, 2014
http://www.humanite.fr/

Philippe Martinez est le visage de la générosité, de la solidarité, de la fraternité humaine.
Tag(s) : #Société