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La hausse du niveau de qualification n’enraie pas celle du chômage

Le Monde.fr | 24.09.2014 à 14h09 • Mis à jour le 24.09.2014 à 17h40

La course aux diplômes a-t-elle atteint ses limites ? Le chômage des jeunes sortis de l’enseignement supérieur en 2010 explose, et la hausse générale du niveau de diplôme n’y fait rien.

C’est ce qu’a constaté le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq), dans une étude rendue publique jeudi 18 septembre, et qui compare la situation professionnelle de ces jeunes trois ans après leur diplôme, avec celle des étudiants diplômés en 2004. Résultat : ceux de 2010 sont plus diplômés que leurs prédécesseurs de 2004, mais ils sont aussi plus touchés par le chômage (13 %, contre 8,7 %). « La hausse du niveau de formation n’empêche pas celle du chômage », conclut le Céreq.

Alors que toutes les études tendent à prouver que le diplôme est une arme antichômage, celui-ci perdrait-il de son efficacité ? Selon les statistiques du Céreq, 11,9 % des titulaires d’un master 2 (bac + 5) étaient au chômage en 2013, trois ans après l’obtention de leur diplôme en 2010. Ils n’étaient que 6,3 % en 2007 (pour les diplômés de 2004). Même situation pour les licences professionnelles – le taux de chômeurs atteint 9,9 % en 2010, contre 5,1 % en 2007 – ou les écoles de commerce (9,2 %, contre 5,1 %). Néanmoins, ceux qui ont quitté le supérieur sans diplôme (un jeune sur cinq) subissent un taux de chômage de 23,1 % en 2010, contre 15,8 % en 2007.

« UNE CONCEPTION MAGIQUE DES CHOSES »

Depuis le début des années 2000, la France pousse toujours plus loin ses étudiants. Beaucoup de ceux qui s’arrêtaient auparavant après un BTS ou un DUT vont jusqu’en licence professionnelle. Dans le même temps, la part d’une génération qui arrive jusqu’au master est passée de 13 % à 20 % entre 2004 et 2010. L’objectif des ministres de l’enseignement supérieur est clair : il faut que la moitié d’une génération soit diplômée du supérieur en 2020, contre plus de 40 % aujourd’hui.

En 2006, la sociologue Marie Duru-Bellat avait fait grand bruit en mettant en garde contre L’Inflation scolaire (Seuil). La course aux diplômes, relevait-elle, engendre déclassement, inégalités, sentiment d’injustice…

Les chiffres du Céreq montrent-ils que la course aux diplômes est dangereuse ? « Les résultats de l’étude du Céreq ne sont pas étonnants, analyse Mme Duru-Bellat. En quoi faire une ou deux années d’études supplémentaires créera-t-il les emplois que les jeunes attendent ? C’est une conception magique des choses : on va allonger la formation et ça ira mieux. »

Pour la sociologue de l’Institut de recherche sur l’éducation (Iredu), si « la crise économique joue un peu », ce qui est plus probablement en jeu, ce sont les « effets de seuil ». La structure de l’emploi en France n’évolue pas aussi vite que l’élévation du niveau académique, et le marché peine à absorber ces nouveaux diplômés. « Tout le monde ne peut pas être ingénieur ou manageur, rappelle Mme Duru-Bellat. Le marché des diplômés est mondial, et la concurrence est forte. »

« C’EST PRINCIPALEMENT LA CRISE »

Saturation du marché ? Crise économique ? Il est difficile de distinguer les poids respectifs de l’une et de l’autre dans la situation décrite par le Céreq. Pour le sociologue Camille Peugny, maître de conférences à l’université Paris-VIII-Vincennes-Saint-Denis, cependant, « c’est principalement la crise » qui explique la hausse du chômage. Et, dit-il, « si le diplôme protège moins en 2010 qu’en 2004, il demeure très protecteur ».

Plus on monte dans les études, plus on a en effet des chances de trouver un emploi. « Selon l’étude du Céreq, observe-t-il, un non-diplômé de la génération 2004 avait 2,3 fois plus de risque d’être au chômage qu’un jeune sorti de l’enseignement supérieur avec un master 1 ou 2. En 2010, cette probabilité est restée strictement la même. C’est donc bien la crise qui explique les chiffres du Céreq. Diplômer de plus en plus d’étudiants ne crée pas de manière magique des emplois qualifiés pour les accueillir. Il faut une activité économique dynamique pour les absorber. »

Au demeurant, cela n’enlève rien aux risques qui pèsent sur le pays. Situation dangereuse ? « Oui, sans doute, répond Mme Duru-Bellat. Car les jeunes y croient et ils se sentent floués. » Dans ce sombre tableau, seuls les ingénieurs, les docteurs et les diplômés de bac + 2 et bac + 3 en santé social tirent leur épingle du jeu.

  • Benoit Floc'h
Tag(s) : #Emploi