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Le trou, l’arbre, le paradis, les lettres d’amour et les mots de la résistance

En 1944, avant de défier, pendant des décennies, toutes les pesanteurs du théâtre classique, le maquisard saute en parachute dans les rangs du Special Air Service. Une expérience qui, avec celles du maquis et du camp, nourrira toute sa vie.

Pour Armand Gatti, la Libération a commencé en 1942. Il a dix-sept ans. Son père, balayeur, anarchiste, est mort quelques années plus tôt sous les coups de matraque de la police. Il quitte Monaco pour gagner le maquis dans le Limousin. Avec trois camarades, des cheminots communistes, il creuse un trou dans la forêt de la Berbeyrolle, non loin de Tarnac (Corrèze), sur le plateau des Millevaches. En dehors d’un vieux pistolet appartenant au fermier du coin, les maquisards n’ont pas d’armes. Rien d’autre que des mots : ceux des poètes – Mallarmé et Rimbaud –, ceux de Gramsci. « Là-bas, il n’y avait pas d’inimitié, que de la fraternité, avance-t-il aujourd’hui. Pour moi, la Berbeyrolle est devenue l’équivalent du paradis chez les chrétiens. »

Pendant les tours de garde, « Don Qui » – son surnom dans la forêt, dans la Résistance – lit les Cahiers de prison aux arbres. « Je ne sais pas exactement comment, mais au bout d’une semaine, j’ai eu le sentiment que les arbres répondaient, qu’ils comprenaient Gramsci, raconte-t-il. Parfois, il fallait les secouer un peu, puis ils partaient à l’assaut du ciel. Nous avions creusé un trou, il fallait l’habiter, le rendre stratégique. Et pour ça, les arbres qui sont avec les hommes les deux choses verticales dans le monde pouvaient nous aider... » Un peu plus tard, arrêté puis déporté dans un camp de travail forcé près de Hambourg, Armand Gatti compose une épopée sur les arbres en deux mille alexandrins qu’il pianote sur ses côtes. Profitant des bombardements qui font fuir les SS, il s’évade et retourne à pied, sur un parcours balisé par Hölderlin – un poète, encore –, jusqu’à Bordeaux, puis la forêt de la Berbeyrolle. La Libération proprement dite approche, Georges Guingouin décide d’envoyer des forces à Londres, parti en bateau avec deux groupes corréziens, Armand Gatti entre dans le Special Air Service (SAS) et suit un entraînement de parachutiste. Sur son sac, quelques mots de Saint-John Perse : « Lavez ô pluies la face triste des violents, la face douce des violents car leurs voies sont étroites et leurs demeures incertaines. »

« Nicole et moi, ensemble, ça demandait à la lutte de classe d’être un peu repensée »

Sur la photo de l’époque, le jeune homme qui a tout juste vingt ans pose en uniforme de parachutiste. « J’avais mes médailles », constate Armand Gatti en regardant l’image. Mais au fond, ce n’est pas ce que, lui, l’anarchiste, lui, le communiste a jamais retenu. Dans son récit, l’arbre survient, là encore, tout de suite. « C’était le principal interlocuteur à l’entraînement, explique-t-il. Les parachutistes, ce sont des corps qui doivent apprendre à vivre avec la réalité, avec la nature. Un arbre m’a sauvé la peau : je chutais, et sans lui, c’était réglé, je m’écrasais au sol. »

« UN ARBRE M’A SAUVÉ LA PEAU : JE CHUTAIS, ET SANS LUI, C’ÉTAIT RÉGLÉ, JE M’ÉCRASAIS AU SOL. »

Pendant l’offensive des Alliés, l’unité de Gatti saute dans les environs d’Arnhem (Pays-Bas). Un désastre : les Allemands les attendent et beaucoup de ceux pour qui il écrit, depuis des mois, des lettres d’amour mourront ce jour-là. « Je recueillais le nom des femmes aimées et je leur écrivais pour mes camarades, se souvient-il. Cela faisait partie de mes tâches à Londres et, évidemment, je tombais moi-même follement amoureux de toutes ces femmes que je ne connaissais pas... On a des faiblesses à cet âge-là. » Toute sa vie, toute son écriture sont là. « Quand nous avons été arrêtés, les Allemands ont coupé les arbres dans la Berbeyrolle, mais ils ont repoussé », pointe Armand Gatti. Voilà, c’est cette forêt, ce « paradis », qu’indifférent à la chronologie, il replante en y faisant, par juxtaposition, habiter toutes les figures chéries de la Résistance, de l’émancipation, de la Libération donc. Il y a Gramsci, Durutti et sa colonne, le souscommandant Marcos, Albert Einstein, les résistants de la Rose Blanche ou de Châteaubriant, etc. Tant d’inconnus aussi. Tous des arbres avec leurs mots, toutes ces lettres d’amour de Gatti qui a, à travers son oeuvre monumentale, toujours rendu le langage aux « loulous » – ces acteurs avec lesquels il travaille son théâtre – et cherché à enrichir les dépossédés. Au début de l’été, Armand Gatti qui vient d’avoir quatrevingt- dix ans préparait la plaque posée à l’emplacement de son trou dans la forêt de la Berbeyrolle.

À côté d’une citation de Makhno (« Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs, cherchez-y la vérité, inventez-là, vous ne la trouverez nulle part ailleurs », scande-t-il), il a choisi de placer une phrase prononcée par Nicole. Nicole ? « Vous la connaissez, promet-il. C’est la bien-aimée de Monaco, elle était la fille du plus grand bijoutier. Moi, j’étais le fils du prolo, du balayeur. Ensemble, ça demandait à la lutte de classe d’être un peu repensée (rires). C’était le grand amour pour moi et c’est avec elle que la résistance est devenue une nécessité. Elle était juive, elle a été déportée et tuée à Auschwitz. J’ai appris qu’elle était passée à la chambre à gaz avec un groupe de 253 femmes et leurs enfants. Il y avait eu des difficultés pour fermer la porte. Et c’est Nicole qui s’était jetée dessus en criant, et là vous allez la reconnaître, Nicole : “Nous ne sommes rien, soyons tout !” Pour moi, la Berbeyrolle, c’est la forêt de Nicole. » La Libération a commencé avant même le départ au maquis en 1942. Et, pour Armand Gatti, elle se poursuit aujourd’hui.
THOMAS LEMAHIEU
Mardi, 26 Août, 2014

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Tag(s) : #CULTURE