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Discours de Patrick Le Hyaric pour le centenaire de l’assassinat de Jean Jaurès

Posté le 31 juillet 2014

Chers amis, chers camarades,
Il y a cent ans, jour pour jour, le 31 juillet 1914 à 21h40, Jean Jaurès tombait, ici même, sous les coups de feu de son assassin dont le bras était actionné par des forces nationalistes, réactionnaires et bellicistes.
Dès cette minute, dans ce quartier qui fut celui de la presse puis dans tout Paris monte ce cri : « Ils ont tué Jaurès », comme si, imperceptiblement, le peuple de Paris mesurait que venait de se produire un événement considérable, un moment de bascule comme l’Histoire en réserve peu, ici-même, au café du Croissant.
Au-delà de l’homme de paix, c’est une conscience de la gauche et du mouvement ouvrier, un remarquable journaliste, un professeur normalien agrégé de philosophie, un député fidèle aux mineurs de Carmaux qu’il représentait, un Historien de talent, le fondateur de l’Humanité, un orateur redouté qui aura mis sa vie et sa voix au service des plus faibles, qui disparaissait et laissait orpheline toute une génération de militants politiques et syndicaux qui se fracassera dans le tumulte de la guerre.
Oui, ici est mort il y a cent ans Jean Jaurès. Mais son immense œuvre, ses actions, ses réflexions sont vivantes et résonnent au cœur du feu de l’actualité.
Jaurès c’est la clairvoyance sur l’engrenage des guerres locales et mondiales.
C’est le combat contre la violence des guerres coloniales et une intuition géniale sur les grands enjeux de l’immigration.
C’est son anticipation de grandes réformes sociales progressistes, la défense de la propriété sociale et des services publics, la démocratisation de l’économie, son combat, dans les pas de Robespierre, Condorcet et Hugo contre la peine de mort.
C’est l’action pour l’acquittement du capitaine Dreyfus, victime d’un antisémitisme couvert par les plus hautes autorités militaires. A l’adresse de ses camarades, il lance : « quel que soit l’être de chair et de sang qui vient à la vie, s’il a figure d’homme, il porte en lui le droit humain ».
Jaurès, c’est la raison, et la sagesse dans le débat sur la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat veillant au respect des consciences, épargnant à la France le poison des guerres de religions.
C’est une combinaison d’ouverture d’esprit et de fermeté dans les débats à gauche, c’est la passion de l’unité du prolétariat et le travail patient d’unification du courant socialiste.
C’est aussi les combats pour l’accès à l’éducation et à la culture, c’est sa foi dans la jeunesse.
Jaurès, c’est enfin un théoricien d’envergure qui déploie de puissantes réflexions sur les processus de transformations sociales et les processus révolutionnaires vers le socialisme et le communisme, autour du fructueux concept d’ « évolution révolutionnaire » qu’il emprunte à Marx et à Engels.
Certes, il ne manque pas aujourd’hui de responsables politiques pour se réclamer de Jean Jaurès, en flétrissant son œuvre et sa mémoire, en le caricaturant, en organisant, finalement, sa deuxième mort.
Or, l’œuvre de Jaurès ne se mesure que dans ses actions, dans ses interventions, dans ses textes, pas dans la petite propagande brouilleuse d’esprits et de repères, impulsée par les tenants médiatiques du raccourci, de la petite phrase et de la paresse intellectuelle. Nous appelons à un peu de sérieux, un peu d’efforts et d’honnêteté.
Certes Jaurès n’est pas pour nous un modèle, si tant est que nous devions en avoir un.
Mais, comme d’autres, de Marx à Gramsci, de Mandela à Allende, c’est un éclaireur, un ouvreur de pistes sur des terrains de plus en plus minés par une féroce guerre idéologique.
Avec un courage qui force toujours l’admiration, Jaurès aura lutté jusqu’à son dernier souffle pour éviter le terrible engrenage qui s’annonçait et qu’il percevait avec clairvoyance.
Après s’être rendu auprès du ministre de la guerre Abel Ferry, quelques heures avant cet assassinat, pour inciter encore aux efforts de paix, il apprend que dans les chancelleries, la guerre est lancée.
Il s’attable ici avec l’équipe de l’Humanité pour un dîner à la suite duquel il a l’intention de rédiger l’« article décisif », l’ultime appel pour pointer les responsables, « ces ministres à la tête légère » comme il les appelle, pour que les armes se taisent et que la raison l’emporte. La balle de son assassin l’en empêchera.
Jusqu’à son dernier souffle, il évoquait avec éloquence et passion l’ultime chance de la paix :
L’union du prolétariat européen.
Lors de son discours le 25 juillet, six jours avant son assassinat, dans le quartier de Vaise à Lyon, il déclare : « Quoi qu’il en soit citoyens et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n’y a plus, au moment où nous sommes menacés de meurtre et de sauvagerie qu’une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c’est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères, Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes et que nous demandions à ces milliers d’hommes de s’unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l’horrible cauchemar. »
Son message n’a pas été entendu à l’époque.
Mais son message demeure.
Il garde, un siècle plus tard, une valeur qui mérite que l’on s’y arrête et nous devons avoir à cœur de préserver son héritage qui fut mis à mal dès le lendemain de la guerre.
Que n’a-t-on fait de son assassin, Raoul Villain, qui était un homme, fanatisé par les campagnes nationalistes, un innocent que les circonstances excusent ?
Rapidement, dès la guerre finie, la thèse officielle fut mise en place : Raoul Villain croyait assassiner un homme de paix et il aurait assassiné un homme qui n’aurait pas manqué, aux dires des tenants de l’Union Sacrée, de se rallier à la cause de la guerre.
Au lendemain de la guerre, tout était bon pour que l’Union Sacrée de la guerre se transforme en Union Sacrée de la victoire, quitte à souiller la mémoire de Jaurès.
Certes, personne ne peut faire parler les morts.
Mais comment penser que Jaurès se serait aligné sur un Clémenceau, « père la victoire » qui voulait une victoire totale sur l’Allemagne et asseoir la domination de la France en Europe et dans le monde.
Qui voulait la rive gauche du Rhin et la confirmation de la présence française au Maroc.
Qui, enfin, créa les conditions d’une paix temporaire et d’une revanche des peuples humiliés.
Il convient cependant de balayer une idée simpliste et fausse.
Non, Jaurès, n’était pas un pacifiste béat qui aurait renoncé à la sécurité de la nation, de son pays.
Dans son livre « L’Armée nouvelle », il développe d’ailleurs des idées importantes, inspirées de l’élan révolutionnaire et patriotique de Valmy, sur ce que devrait être une défense nationale du peuple et pour le peuple.
Mais de cette guerre là, motivée par l’appât des gains financiers et territoriaux, il n’en voulait pas.
Au cœur du carnage, ses plus fidèles héritiers furent ces mutins qui, de Craonne à la Mer Noire, refusèrent de sacrifier leur jeunesse pour des intérêts qui n’étaient pas les leurs et qui, comme Jaurès, payèrent chèrement leur audace.
Cela ne rend que plus saugrenue encore le projet décidée au sommet de l’Etat d’honorer en un seul jour tous les morts pour la France. On ne peut en effet commémorer dans le même élan la boucherie sanglante de 1914 où toute une jeunesse fut envoyée par les gouvernements européens se faire abattre pour d’obscures raisons, et le conflit où les démocrates durent, à la fin des années 30 affronter la « bête immonde » du nazisme.
A tout confondre, on brouille les repères, on perd notre pays et on égare nos concitoyens.
Jaurès nous parle encore quand à Vaise, il lance ce vibrant appel :
« Si la tempête éclatait, tous, nous socialistes nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis et, en attendant, s’il nous reste quelque chose, s’il nous reste des heures, nous redoublerons d’efforts pour prévenir la catastrophe ».
Que les dirigeants actuels lisent, relisent et méditent le sens de cet appel, cent ans après, dans notre monde, où bruissent un peu partout sourdement les menaces de guerres où s’amoncellent de sanglants conflits, où des intérêts contradictoires poussent des peuples entiers sur le chemin sans retour de la guerre, où la guerre économique, menée par de toutes petites armées de puissants actionnaires baptisées « main invisible du marché » et leurs commissaires politiques conseillés par de petits comptables, fait rage.
Qu’ils le relisent et s’en inspirent car, il y a cent ans, peu nombreux furent ceux qui, à l’instar de Jaurès, sentaient venir le terrible drame et tentèrent d’en prémunir la France et l’Europe.
L’humeur était alors de partir « la fleur au fusil » pour une guerre que les dirigeants politiques de l’époque et la presse bourgeoise annonçaient courte. Pourquoi les élites n’ont pas su ou pas voulu voir venir l’horreur qui s’annonçait ?
Et en seraient-elles capables aujourd’hui ?
Rien n’est moins sûr.
Nous sommes à une autre époque mais l’appât du gain, gains de territoire, gains financier, ce que Jaurès appelait « les guerres des proies » ne sont pas moins menaçantes.
- Les dépenses militaires mondiales ont doublé depuis l’année 1990 pour dépasser 1600 milliards de dollars.
La politique extérieure menée par la France depuis plusieurs années provoque chez tous les progressistes de fortes inquiétudes.
- L’inféodation de la politique extérieure française et européenne à l’OTAN, les guerres menées au nom d’objectifs flous sur le continent africain sans débat parlementaire ou les récentes déclarations présidentielles sur ce que l’on appelle vulgairement « le conflit israélo-palestinien » sont de lourds motifs d’inquiétude.
- La voix de la France, jusqu’ici attendue par de nombreux peuples pour peser sur le règlement politique, diplomatique et pacifique des conflits, semble aujourd’hui s’éteindre doucement au fur et à mesure que la guerre économique accroît son emprise, laissant insidieusement place aux logiques de guerre.
Pourtant, quelle nécessité est plus impérieuse aujourd’hui, dans le monde tel qu’il est, que de défendre la paix ?
Aux portes de l’Europe, en Ukraine, où s’affrontent de grandes puissances impérialistes sur fond de guerre économique pour le contrôle des ressources gazières et pétrolières et de montée d’un nationalisme agressif et autoritaire, hérité des heures sombres du siècle dernier.
En Palestine où un peuple entier est privé du plus élémentaire de ses droits de disposer de ses terres et de son Etat, au mépris du droit international.
A Gaza, où pleuvent les bombes sur un peuple prisonnier et emmuré. La France et l’Europe doivent prendre des initiatives à la hauteur de la gravité de la situation.
Il faut que les armes se taisent, avec un cessez-le-feu effectif et une protection internationale du peuple palestinien.
Il faut que cessent l’implantation de colonies, le blocus inhumain de Gaza. La France et d’autres Etats européens, l’Union européenne, devraient être à l’initiative de la convocation d’une conférence internationale pour relancer un véritable processus de paix. Son objectif, clairement proclamé à la face du monde, serait la reconnaissance des deux Etats dont celui pour le peuple palestinien dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale avec toutes les garanties de sécurité pour Israël et sa population. Les faucons israéliens doivent sentir que, cette fois, il n’y aura pas d’échappatoire et qu’ils devront assumer aux yeux de l’opinion publique internationale leur bellicisme.
Aujourd’hui, et dans ce conflit décisif pour l’avenir de l’humanité, la responsabilité des Etats européens et de l’Union européenne est engagée devant l’histoire.
Dans la lointaine Asie également où les cicatrices du vingtième siècle menacent de se rouvrir et où se reconstituent de puissantes armées pour le contrôle des eaux territoriales.
Dans ce Moyen-Orient ravagé par des guerres confessionnelles et où le jeu trouble de la puissance nord-américaine a semé et continue de semer le chaos et la désolation, en Irak comme en Afghanistan.
Où fuient et meurent par milliers ces chrétiens d’Orient dont la culture enracinée sur les rives de l’Euphrate menace de disparaitre à tout jamais.
En Lybie, où le chef de guerre Sarkozy et ses alliés occidentaux ont laissé un pays entier, saccagé, aux mains de milices qui s’entretuent et cultivent la terreur tout autour d’eux pour le contrôle de quelques puits de pétrole.
En Afrique, ce continent si riche dont les formidables ressources sont convoitées, pillées, par les grands groupes capitalistes et qui n’en finit pas de vivre au rythme des guerres inter-ethniques et où, là comme dans certains pays arabes, sur le terreau propice de la misère et de la pauvreté se développe le terrorisme.
Partout enfin, car aucun pays, aucune nation, aucun peuple ne sera épargné si la course aux armements, je pense particulièrement aux arsenaux nucléaires, ne parvient à être freinée.
Dans ce monde de tension, le Traité de non prolifération des armes nucléaires et les missions de l’Agence internationale de l’énergie atomique doivent être scrupuleusement respectés.
L’idée d’un Proche et Moyen-Orient totalement dénucléarisé devrait être porté avec force.
Le monde, aujourd’hui, vacille.
Le développement brutal d’un capitalisme de plus en plus financiarisé continue de porter cette nuée qui, pour reprendre les mots de Jaurès, menace de se transformer en un terrible orage.
Le règne de la finance sur la marche des économies génère de nouvelles inégalités et obstrue l’horizon des sociétés bloquées sur la rentabilité à court terme, en panne d’investissements sociaux, humains, environnementaux si utiles, porteurs d’avenir, de progrès et d’émancipation pour chacune et chacun.
Le capitalisme, entré dans une crise profonde, cherche un nouveau carburant, de nouveaux débouchés extérieurs au cœur de ses propres et multiples crises puisque l’austérité réduit les demandes.
Ce sont ces traités de libéralisation et de libre échange, dont les derniers avatars sont des textes négociés dans le secret le plus total par les puissants comme le Traité transatlantique, le Traité transpacifique excluant la Chine et le projet de traité sur les services répondant du nom de code TISA que l’Humanité a révélé il y a quelques semaines.
Tous ces textes visent à faire sauter définitivement les verrous régulateurs des économies nationales au profit des multinationales de l’industrie alimentaire, du textile, de la culture ou de la finance pour faire de chaque travailleur, de chaque consommateur, un fantassin de la mortifère guerre économique qui fait chaque jour des centaines et des centaines de vies brisées et de morts.
Cette guerre économique qui ravage les économies, les sociétés et l’environnement, qui pousse chacun des acteurs à tirer son épingle du jeu au détriment de son voisin, sème méfiance et rivalité.
Elle a pour conséquence non moins grave d’organiser le pillage des ressources énergétiques, du pétrole, du gaz et de l’eau, qui créé des tensions géopolitiques nouvelles et qui provoque des dégâts irrémédiables sur les écosystèmes.
Les migrations liées au réchauffement climatique et aux pénuries d’eau se multiplient, brisant les équilibres démographiques et sociaux de nombreux pays déjà fragilisés par leur grande pauvreté.
Nous ne pouvons avoir une lecture juste des conflits armés déclarés ou en gestation sans prendre en compte ces données.
Le monde change, certes, mais cela doit-il conduire à des attitudes que l’on qualifie de « pragmatiques » mais qui ne sont en définitive, qu’une manière de céder à des puissances dominantes, fussent-elles financières ?
« Il n’y a qu’un moyen d’abolir la guerre entre les peuples, disait Jaurès, c’est d’abolir la guerre économique, le désordre de la société présente, c’est de substituer à la lutte universelle pour la vie, qui aboutit à la lutte sur les champs de bataille, un régime de concorde et d’unité ».
Pourtant, un monde de coopération, d’entente mutuelle, peut éclore du phénomène de mondialisation qui rapproche les peuples autant qu’il les éloigne.
Il est de notre rôle, de notre devoir, d’engager urgemment l’humanité sur cette voie de concorde.
Mais pas seulement : dans la voie d’un monde commun dans la paix, un monde de partage : partage des avoirs, partage des savoirs, partage des pouvoirs.
Dans une telle situation, les opinions publiques favorables à la justice et à la paix doivent pouvoir se frayer un chemin, se faire entendre et peser sur le cours des choses.
Cette question s’est souvent posée au cours de notre histoire.
Elle se pose à nouveau.
Partout favorisons les prises de parole citoyenne !
La paix a besoin de l’intervention des opinions publiques.
Permettez-moi de souligner à ce propos l’importance de la prochaine fête de l’Humanité. La situation internationale nous commande d’en faire un grand forum pour la paix avec une véritable prise de parole citoyenne sur cette question. Puisse la Fête du journal de Jaurès contribuer à ce que le rassemblement de tous les hommes et les femmes soucieux de défendre ce précieux bien commun qu’est la paix se renforcer.
Chers amis, chers camarades,
Le combat pour la paix mené par Jaurès, s’il devint central à la fin de sa vie, reste indissociable de tous les autres.
Jaurès, c’est une immense culture, une grande sensibilité à la cause humaine, cette bonté qui donne à la politique ses lettres de noblesse.
Pour lui, la politique est une affaire qui touche à l’universel.
Comment concevoir un monde de paix quand l’injustice partout fait rage, comment concevoir la paix si les causes des guerres ne sont pas éradiquées : la pauvreté, les inégalités, l’intolérance. C’est la grande leçon que retiendront, trente ans plus tard les rédacteurs du programme du Conseil National de la Résistance qui, au plus noir de la nuit, avaient à cœur d’ouvrir des « jours heureux » en créant une sécurité sociale, un droit du travail, en élargissant les droits sociaux de tous les travailleurs.
Ainsi, Jaurès fut l’homme de tous les combats.
A aucun moment il n’a cherché, au cours de sa vie, à échapper aux débats qui agitaient son époque. Il pénétrait au contraire avec abnégation et courage dans l’arène, celle de la chambre comme député, celle des usines et des mines comme responsable socialiste, pour défendre ses idées et apporter aux problèmes de son temps un éclairage émancipateur conforme aux intérêts du plus grand nombre, aux intérêts du prolétariat dans le cadre, je le cite « d’une évolution révolutionnaire qui vous conduira au communisme ».
De sa terre natale et rurale du Languedoc à la rencontre avec les mineurs de Carmaux, il aura puisé ses analyses dans la réalité de la condition ouvrière et paysanne.
La rencontre avec les idées de Marx et des fondateurs du socialisme français, la relecture de la Révolution française au prisme du socialisme naissant, le conduisent à élaborer une pensée politique originale et féconde.
A l’attention des récupérateurs de toutes sortes qui ne résistent pas au plaisir de faire des petits parallèles entre ce que disait Jaurès et les enjeux qui nous occupent encore, voici ce qu’il disait s’agissant de la contribution de chacun au bien commun par l’impôt : « Par l’impôt général et progressif sur le revenu, le capital et la plus-value des grands capitaux, nous imposerons aux classes riches le fardeau auquel leur égoïsme cherche trop à les dérober. »
Voilà des mots dont feraient bien de s’inspirer ceux-là même qui, se réclamant de Jaurès, n’osent rétablir ne serait-ce qu’un peu de progressivité dans l’impôt et épargnent les revenus du capital du devoir de solidarité.
Prenons la question de l’immigration sur laquelle sa pensée évolue dans un remarquable mouvement. Lors d’un voyage en Argentine, cette terre d’immigration, cette jeune nation, où Jaurès est appelé pour donner des conférences sur le socialisme, il imagine une mutualisation des protections sociales de pays à pays, voire des traités internationaux pour « une protection commune » des travailleurs immigrés. « Ainsi, dit-il à Buenos Aires, restant unis par la pensée et par le cœur à sa patrie d’origine, au lieu de se sentir en dehors de son propre pays comme étranger, comme une personne disséminée et sans soutien, il se sentira protégé par la communauté universelle du droit social et toutes les nations apprendront à respecter chez l’étranger, l’homme, le frère ».
Quelle leçon d’humanisme et de fraternité ! Comment ne pas penser, en lisant ces lignes, à la misérable directive des travailleurs détachés qui ne vise qu’à mettre en concurrence les travailleurs ? Comment ne pas penser au projet politique répugnant du Front national, à la course à l’échalote qu’il se livre avec l’UMP sur les questions liées à l’immigration. Et les mêmes osent aujourd’hui se réclamer de Jaurès. Qu’ils le lisent ou qu’ils se taisent!
Jaurès avait également beaucoup travaillé, comme Marx, sur les tentatives insurrectionnelles françaises de 1830, 1848, et 1871 visant une transformation révolutionnaire de la société. A partir de ses travaux, de ses lectures, il nous indique la voie du changement : « Ces grands changements sociaux qu’on nomme des révolutions, écrit-il, ne peuvent pas ou ne peuvent plus être l’œuvre d’une minorité. Une minorité révolutionnaire, si intelligente, si énergique qu’elle soit, ne suffit pas, au moins dans les sociétés modernes, à accomplir la révolution. Il y faut le concours, l’adhésion de la majorité, de l’immense majorité. ».
De même, au moment où le mot réforme est tant galvaudé, Jaurès expliquait en 1902: « Les réformes ne sont pas seulement, à mes yeux, des adoucissants : elles sont, elles doivent être des préparations. ». « Je n’ai jamais négligé l’œuvre de réforme, ajoute-t-il, et toujours je m’efforçais de donner à nos projets de réforme une orientation socialiste. Je n’y voyais pas seulement des palliatifs aux misères présentes, mais un commencement d’organisation socialiste, des germes de communisme semés en terre capitaliste. »
Chers amis,
Vous le voyez, les leçons de courage, d’optimisme de la volonté pour reprendre les mots d’Antonio Gramsci, sont nombreuses dans l’œuvre et la vie de Jaurès et font écho à la situation présente.
Da sa grande œuvre, chaque jour reste vivant le journal qu’il a fondé en 1904, l’Humanité. Ce journal qui fut le creuset des espoirs portés par le mouvement ouvrier, ce vaste peuple de travailleuses et de travailleurs qui aspirait à émerger sur la scène de l’Histoire.
A notre charge aujourd’hui de faire vivre ce legs au-delà des tentatives répétées de vitrifier, de muséifier Jaurès, ce qui semble être la mode du moment.
Faire vivre sa pensée, ses idées, s’inspirer de l’élan progressiste de ses combats, porter les espoirs, les craintes et les luttes des sans-voix, de toutes celles et ceux qui subissent la domination, l’oppression et l’exploitation du capital, telle est notre tâche, tel est le combat porté par son journal, aujourd’hui, 110 ans après. En faisant vivre cette espérance au quotidien, nous restons fidèles aux dernières lignes de son dernier éditorial, paru le jour de sa mort :
« Ce qui importe avant tout, c’est la continuité de l’action, c’est le perpétuel éveil de la pensée et de la conscience ouvrières. Là est la vraie sauvegarde. Là est la garantie de l’avenir. »
Je vous remercie de votre attention
Discours de Patrick Le Hyaric pour le centenaire de l’assassinat de Jean Jaurès
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