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Jean-Luc Nancy "Le communisme, c’est le sens de l’être en commun à penser"

Mercredi 28 août 2013

Les séries d'été de l'Humanité : Penser un monde nouveau [1] "Quel faire ?" Le philosophe n’élude aucune question en cette période où "l’équivalence générale" du marché, pour reprendre Marx, pourrait tout balayer. Soyons "attentifs à l’inouï" !
Né en 1940 à Bordeaux, Jean-Luc Nancy devient professeur de philosophie à l’université de Strasbourg en 1968, où il enseignera jusqu’en 2004. Animé par le souci d’une reprise critique de la grande tradition philosophique allemande, jusque-là encore trop ignorée dans l’université française, il reconnaît dans le travail de Jacques Derrida cette même exigence philosophique. De celle-ci naîtra une amitié. Dans la cité alsacienne, années 1970-1980, Jean-Luc Nancy s’inscrit dans les pas de Levinas, à tel point que « l’école de Strasbourg » semble reprendre de la vigueur. Avec Philippe Lacoue-Labarthe, il publie plusieurs livres, dont l’Absolu littéraire (Seuil, 1978). Mais surtout, Jean-Luc Nancy écrit la Communauté désœuvrée (Bourgois, 1986). Dans les années 1990, il multiplie les écrits et les collaborations avec des écrivains ou avec des artistes plastiques ou de scène. Depuis les années 2000, il poursuit une démarche de déconstruction du christianisme avec la Déclosion (Galilée, 2005) et l’Adoration (Galilée, 2010). Tenté dans sa jeunesse par la théologie, sa rencontre avec Derrida, ses lectures d’Althusser, Deleuze, Heidegger, Blanchot, Hölderlin le conduisent à penser un monde fragmenté où « l’être-en-commun », « communauté » ou « communisme » stimulent l’existence. Il vient de publier l’Équivalence des catastrophes (1) en 2012.
(1) L’Équivalence des catastrophes (Après Fukushima). Éditions Galilée, 80 pages, 16 euros.
[2]Dans l’Équivalence des catastrophes, l’après-Fukushima, vous considérez un XXIe siècle postmoderne. Pourquoi y voir pareille rupture historique ?
Jean-Luc Nancy. Je ne pense pas que nous soyons encore dans le post-moderne. Nous sommes dans un « post-post », c’est-à-dire en fait dans un « pré- ». Nous sommes « avant » ou au début d’un changement sans doute aussi profond et considérable que la fin de Rome ou la Renaissance. La catastrophe de Fukushima représente un moment décisif car elle est survenue en un temps où tout était prêt pour lui donner un sens qu’elle n’aurait pas eu vingt ans plus tôt. L’état du capitalisme en surchauffe financière en face de l’irresponsabilité d’une entreprise productrice d’énergie, les déplacements des rapports géo-économiques et politiques, l’évidence croissante de l’absence de réflexion sur le long et même moyen terme, aussi bien écologique que technologique, sociologique et de civilisation. Tout cela a fait de Fukushima, un symbole fort, lesté en outre de la mémoire de Hiroshima. En fait, ce fut le bouclage d’une période : ce qui avec Hiroshima-Nagasaki pouvait être resté ambigu s’avérait univoque. Il est clair que nous ne savons pas, ni ne voulons savoir ce que nous faisons, pas plus que nous ne voulons, ni sans doute pouvons savoir ce qu’il faudrait faire. Que faire ? n’est plus vraiment notre question. Mais plutôt d’abord : « Quel faire ? » De quoi veut-on parler ?
Vous dites que la mondialisation capitaliste aboutit à une « catastrophe civilisationnelle » ?
Jean-Luc Nancy. La mondialisation est en route depuis longtemps : elle s’inscrit dans le principe même du capitalisme et de ses corrélats techniques et démocratiques (sans que par cette expression je veuille dire que technique et démocratie sont intégralement et en toutes leurs déterminations liées au capitalisme – mais jusqu’ici, ces trois termes ont avancé ensemble). Le capitalisme suppose par définition une sortie des modes de vie locaux, territoriaux et de reproduction de l’existence. La production se définit à la fois comme production de la richesse à partir du capital accumulé puis investi et comme production de l’existence elle-même, qui devient tributaire des biens produits depuis les épices jusqu’à la vitesse informatique, en passant par l’énergie nucléaire. Or, cette existence qui s’est crue en progrès à cause de ces biens se découvre en réalité soumise à leur autodéveloppement, qui lui-même ne peut plus indiquer un « sens ». Ou plutôt qui indique un désir de sens erratique, dont les modes néoreligieuses et néophilosophiques sont témoins. Prolifère ce que Marx nommait « l’esprit d’un monde sans esprit ». Mais Marx lui-même n’a pas dit ce que pouvait être l’« esprit », dont il dit ce monde privé.
Selon vous, l’analyse critique de Marx reste actuelle mais se trouve dépassée par certains aspects?
Jean-Luc Nancy. Marx au fond faisait confiance, d’une manière à la fois kantienne et hégélienne, à un progrès et à un accomplissement de l’histoire. Il pensait que le capitalisme menait à bien une « prestation historique » en tirant l’humanité jusqu’à un point où auraient été produites les conditions d’une libération des sujétions et aliénations de la production elle-même.
Un coup de pouce nommé « révolution » ferait basculer l’existence entièrement autoproduite dans une répartition égale et universelle de tous les biens qui peuvent donner valeur à l’existence. En fait, « révolution » était moins un mot politique que spirituel : la révolution aurait fait jaillir l’étincelle d’un esprit nouveau. Cet esprit aurait compris et fait resplendir la « valeur » pure extorquée en « plus-value » : la valeur intrinsèque du producteur humain. Marx était un humaniste et son sens très aigu et très fort de ce qu’il nommait « humanisme réel », pour l’opposer aux fadaises bien-pensantes ou utopistes, n’en présupposait pas moins « l’homme » comme une valeur absolue. Nous avons désormais besoin de penser l’homme plus que « humainement », si je peux dire. Plus ou autrement. En outre, il nous faut penser l’homme dans un monde qu’il a très largement métamorphosé, notamment par les besoins en énergie. La « révolution » reste le nom d’une exigence désormais clairement non identifiée. Nous devons ré-identifier « homme », « révolution », « histoire »… mais sans doute d’abord ré-identifier l’identité !
Comment envisager sous cette « équivalence générale capitaliste » un avenir alors que « tout se vaut » ? Comment penser un monde nouveau ?
Jean-Luc Nancy. On ne pense pas le nouveau, pas au sens d’une représentation et d’un projet. On doit chercher à concevoir et à imaginer, certes, mais on doit aussi savoir que seuls opèrent en profondeur de secrets mouvements qui travaillent sous les consciences, sous les sciences et sous les philosophies, invisibles d’abord. Qui a inventé et voulu le capitalisme ? Qui ? Marco Polo ? Les Médicis ? L’Église ? François d’Assise ? Les « Cahorsins » ? Luther ? Ces réponses sont toutes étriquées et toutes exactes. Mais c’est en vérité un ensemble de peuples, de structures et de mentalités qui ont initié les mouvements conjoints des villes, des commerces, des sorties de la féodalité, etc. Il en va de même pour nous : nous ne pouvons pas mieux voir l’avenir que ne le pouvait un bourgeois de Cahors découvrant les banquiers lombards vers 1430. Mais nous devons être attentifs et sensibles à ce qui bouge. Non à l’inédit proclamé inédit, qui n’est qu’une valeur marchande aujourd’hui déjà obsolète, mais à l’inouï pas encore audible. Nous devons nous faire des oreilles, tout comme d’ailleurs nous le demande la musique depuis déjà un bon siècle.
Vous interrogez la politique. Qu’est-ce qui en caractérise la crise actuelle ?
Jean-Luc Nancy. « Politique » constitue le mot le plus usé de notre lexique. Il veut tout dire : à la fois gouvernement, menée stratégique et conception globale de la vie ou du sens. En fait, il désigne à la fois une sphère séparée d’autres sphères et une enveloppe de toutes les sphères. Ou bien, on le réserve au soulèvement contre la domination – et plutôt au moment du soulèvement (insurrection, pouvoir instituant) qu’à sa conclusion (institution révolutionnaire). C’est un mot écartelé, ce dont rend bien compte l’expression ahurissante de « politique politicienne ». Comme si on parlait de « cuisine cuisinière » en un sens péjoratif. Et je l’ai fait moi-même : parler « du » politique différencié de « la » politique ne vaut pas mieux. Ce n’est que du brouillard. La crise de la politique n’est qu’un aspect d’une mutation générale des ordres symboliques. Les valeurs, les signes, les enjeux de ce qu’on nomme « vie » et « mort », « individu » et « communauté », « Dieu » et « homme », « histoire » et « espace », « exception » et « banalité » se trouvent dans un état particulièrement brouillé, voire chaotique à l’intérieur de la société dite « développée », aussi bien qu’à l’échelle des mêlées et des complexités mondiales. S’agit-il de « gouverner » ? Mais de gouverner quoi ? Un système bancaire, des entreprises supranationales ? Un État ? De quel type ? S’agit-il au contraire de penser ce que c’est qu’être-en-commun lorsque ni Dieu ni maître ne nous donnent la raison de cet « être » ? Alors, il s’agit de plus que de « politique », si ce mot ne peut plus désigner l’« espace public » que pouvait représenter la cité grecque pour ses citoyens, hommes « libres » distingués de leurs esclaves, des femmes et des étrangers.
Le sens d’une existence en commun ne nécessite-t-il pas pour autant de la politique comme intervention et réappropriation collectives ?
Jean-Luc Nancy. La « réappropriation » est plus que « politique » au sens que je viens d’esquisser. Elle doit bien sûr indiquer une ou des politique(s). Mais elle est d’abord de l’ordre de l’« esprit » ou du « sens ». Tout le monde est d’accord pour dire à voix basse que l’argent « ne vaut rien ». Mais à voix haute, on n’entend que la valeur monétaire… Parlons autrement. Je ne garderai pas ce mot de « réappropriation ». Pourquoi « ré » ? À quoi faire retour ? Que nous a-t-on volé ? Rien peut-être : avant d’être des forces de travail et des unités citoyennes, nous étions des serfs d’un seigneur ou du seigneur Dieu. Est-ce cela qu’il faut se réapproprier ? Ensuite, s’agit-il de « propriété » ? Laquelle ? Marx disait « propriété individuelle » pour l’opposer à « propriété privée » et à « propriété collective ». Belle idée, mais que veut dire « individuel » ? Marx n’y entendait certes aucun individualisme. Il pensait – vaguement – quelque chose que certains aujourd’hui nommeraient « sujet » au sens d’affirmation d’un acte d’existence, d’une singularité valant absolument par elle-même. Or cela ne « s’approprie » pas sans s’éloigner de toutes les formes de propriété : la richesse, le « moi », l’identité…
Selon vous, œuvrer « pour un monde et un homme meilleurs », c’est « penser le présent et penser au présent ». Vous rejetez donc la vision du changement comme projet ?
Jean-Luc Nancy. Comme projet, oui. La projection, la planification, la prospective et la programmation n’ont jamais fait que pro-jeter ce qu’il était possible de pré-calculer à un moment donné. Et par conséquent, de bloquer l’image d’un futur déjà assigné à résidence. Bien sûr, il faut prévoir et calculer : mais il faut d’abord arriver à voir ce qui doit être vu et par conséquent pré-vu. Faut-il projeter en avant plus d’automobiles ? Des véhicules à énergie différente mais à principe identique de déplacement quasi individuel ? Pas de voitures et d’autres transports ? Lesquels ? Pour quel genre de ville ? Quel genre de voyage ? On arrive assez vite au-delà du projetable et du possible. Or c’est d’un hors-possible qu’il s’agit, toujours ! Le bourgeois en 1430 n’a aucune idée de ce qui se passera en 1492, lorsque Colomb atteindra une île « américaine ». Et en 1930, on n’avait guère idée de l’Europe et du monde en 1992. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire : il faut faire attention, mais attention à ce qui n’est pas visible, pas reconnaissable, pas formé…
Vous parlez d’une "struction" pour une "commune pensée"…
Jean-Luc Nancy. Je veux dire qu’après de longues et puissantes constructions, suivies d’aussi longues et massives destructions, et à travers des déconstructions qui ont ouvert la voie à des désassemblages et des mises en suspens, un temps est venu pour considérer la ou les struction(s), c’est-à-dire, selon le latin, les amas, les tas, les éléments inconstruits, sans archi-tecture, ensemble an-archiques, voire an-archistes comme la vérité de notre situation. Il nous faut penser là-dedans. Ce n’est pas bâti, pas édifié, ni édifiant. C’est an-archique. Qu’est-ce que ça nous dit de nous-mêmes ?
Vous soulignez la validité d’un « communisme de l’inéquivalence » en ce qu’il permet l’égalité et afin d’écarter la catastrophe ?
Jean-Luc Nancy. Oui, une égalité qui ne soit pas mesurée par l’équivalence des marchandises, donc de nos forces de travail en tant que marchandises, éventuellement représentées comme des bulletins de vote et comme des « droits imprescriptibles ». Pas une égalité de nivellement, mais une égalité de dignités, toutes au fond inéquivalentes ? Est-ce que je vous vaux ? Est-ce que vous me valez ? Parle-t-on de nos salaires ? De nos mérites ? Lesquels ? De nos qualités morales ? Lesquelles ? Nul ne vaut personne et tous valent de valoir exclusivement une valeur absolue et non comparable.
En distinguant la « société » de la « communauté », le communisme est davantage vu comme un « être-en-commun » que comme un « bien commun ». En quoi cette conception permet-elle d’avancer ensemble ?
Jean-Luc Nancy. Le mot « communisme » a porté depuis plus de deux siècles la question suivante. Une fois la société étalée comme telle, comme « association » des intérêts et des forces, et une fois l’« insociable sociabilité » (Kant) de cette société avérée, de deux choses l’une : ou bien nous ne sommes pas du tout « en commun » et il n’y a qu’à gérer par la force, l’argent et la loi, un relatif équilibre « social » ; ou bien nous sommes bel et bien « en commun » et il n’y a aucun sens à une existence isolée. C’est ce fait même qu’il faut penser. Or, ce fait, nous le vivons tous, le sachant ou non. Sinon, pourquoi serions-nous là à nous parler pour un échange qui sera publié afin que d’autres y participent ?
Entretien réalisé par Pierre Chaillan
URL source: http://www.humanite.fr/politique/jean-luc-nancy-le-communisme-c-est-le-sens-de-l-et-547748
"Le communisme, c’est le sens 
de l’être en commun à penser"
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